• E.L.M.S

ME 67 : UN SOUVENIR INDÉLÉBILE DANS L'HISTOIRE DE LA GUADELOUPE .

Dernière mise à jour : mai 26


Les 26, 27 et 28 Mai 1967 la Guadeloupe bascule dans une violence sans précédent. Durant trois jours les manifestants pacifiques réclamant au départ, 2% d'augmentation affrontent les forces de l'ordre qui n'hésitent pas à tirer à balle réelle sur les civils. Le bilan est lourd plusieurs dizaines, voire des centaines de morts sont à déplorer du côté guadeloupéen.

Récit de trois jours d'émeutes sanglantes :

Pour comprendre les événements de Mé 1967, il faut avant remonter dans le temps, parler de la Guadeloupe des années 60, où il n'y avait aucune modernité apparente. Le marasme économique plongeait la société guadeloupéenne dans une misère, où l'accroissement de la population, le chômage galopant dû à la fermeture des quatre principales usines sucrières de l'île, sans oublier le cyclone Inès qui frappa la Guadeloupe en 1966, sont les principales illustrations de la situation explosive que vivaient les guadeloupéens à l'époque. Il suffisait d'une étincelle pour que la Guadeloupe explose.

Cette première étincelle se nommait SNRSKY un commerçant d'origine polonaise installé en Guadeloupe depuis peu. Le matin du Lundi 20 mars 1967, vers 9 heures, dans la principale rue commerçante du chef lieu, devant le magasin de chaussure "le Sans-Pareil", le propriétaire du magasin, M. SNRSKY, agresse avec son chien un humble cordonnier, M. BALZINC, qu'il veut chasser de sa devanture en accompagnant son geste d'insultes racistes et d'un cynique "Dis bonjour au nègreil f". Les passants s'indignent et se rassemblent, la police intervient. SNRSKY ferme le magasin, mais réfugié à l'étage, continue de son balcon d'invectiver la foule qui maintenant se chiffre à plusieurs centaines de personnes à l'heure de la sortie du travail. Vers midi, les portes du magasin sont forcées, le magasin est saccagé, les cartons de chaussures sont éparpillés et l'argent du tiroir caisse déchiré par la foule en colère, tandis que des groupes s'organisent pour faire la chasse à SNRSKY qui s'est enfui par les toits.

La foule qui emplit la rue renverse les deux voitures du raciste pour y mettre le feu. Le sous-préfet MAILLARD, arrivé sur les lieux comprend qu'il ne peut plus s'opposer au déchaînement de colère justifiée de la population et pour éviter un incendie en pleine ville, oriente l'action de la foule vers le port où la mercédès est portée et jetée à la mer. Cela ne suffit pas : le feu est mis au magasin. Les gens affluent des communes avoisinantes, de Pointe-àPitre. Toute la soirée, les jeunes des quartiers populaires de Basse-terre tiennent la rue sans que la police puisse véritablement endiguer le mouvement. Des Blancs sont interpellés et bousculés par la foule en colère. Le lendemain l'agitation reprend de plus belle: la quincaillerie MASTON, à l'entrée du bas du bourg est prise d'assaut, des armes sont distribuées ; des coups de feu sont tirés contre les charges de CRS qui veulent dégager les rues. La ville s'embrase et, autour du cours Nolivos, les affrontements reprennent de plus belle toute la journée du mardi jusqu'au soir : volée de galets et coups de feu sporadiques contre gaz lacrymogènes entrecoupés de quelques tentatives de négociations au cours desquels les manifestants font valoir leur exigences : Que justice soit fait et SNRSKY chatié, réembauche des employés du magasin, "du travail pour les jeunes"... L'appel au calme du préfet BOLOTTE n'a que peu d'effets immédiats, il faudra l'intervention de Gerty Archimède à la demande du Préfet pour que la colère s'estompe.

La deuxième étincelle est : le mois de Mai, mois chargé de commémorations historiques et sociales en Guadeloupe. Le 1er Mai des manifestations déclenchées à Capesterre-Belle-Eau marquent le ton de ce qui se déroulera sur l'île trois semaines plus tard. Le Mercredi 24 Mai 1967, les ouvriers du bâtiments sous payés entament une mobilisation et réclament 2% d'augmentation ainsi que la parité des droits sociaux. Le jeudi 25 Mai 1967 : l'importance de la mobilisation et la tension régnant sur les piquets poussent le patronats blancs à convoquer une réunion de négociation pour le lendemain à la Chambre de Commerce de Pointe-à-Pitre. Le lendemain le Vendredi 26 Mai les négociations commencent mais le bras de fer entre les ouvriers et les patrons est dur, aucun des partis ne semblent vouloir trouver d'accord. Tôt le matin une partie des ouvriers de la Pointe de Jarry se mobilisent à leur tour, mais la répression des forces de l'ordre (CRS et Képis Rouge) est brutale : bastonnade, coup de crosse, tirs de sommation. Au même moment, à la Chambre de commerce de Pointe-à-Pitre, de nombreux ouvriers se rassemblent devant et aux alentours de la Chambre de commerce où débutent les négociations entre la délégation syndicale de la CGT et la délégation patronale : Les négociations, qui étaient sur le point d’aboutir, sont ajournées, en raison de l’opposition du représentant de la SOGOTRA. Dehors, le mot s’est répandu que c’est BRIZZARD qui est à l’origine de cet échec.

Les CRS prennent position. La tension grimpe d'un cran quand un responsable syndical annonce que BRIZZARD aurait dit "Lorsque les nègres auront faim, ils reprendront le travail." L’arrivée des CRS provoque la colère générale : les affrontements débutent. Les CRS lancent des grenades lacrymogènes pour disperser la foule et chargent à coup de matraques, à coups de crosses et à coups de pieds, ceux qui tombent, glissent ou traînent. Les manifestants, renforcés par des jeunes, répliquent par des jets de pierres, de conques de lambi, de bouteilles en verre. C'est le début de l'émeute ! Brizzard présent dans l'enceinte du bâtiment, menacé est évacué. Les affrontements se poursuivent : dans toute la ville, des groupes se forment.Le préfet BOLOTTE en repli à la sous-préfecture en compagnie des chefs militaires et du sous-préfet PETIT donne alors l’ordre de tirer, "en faisant usage de toutes les armes". Il sait la portée de son ordre, et pour cause : L’homme a effectué deux séjours en Indochine (en 1950, au cabinet du maréchal de Lattre de Tassigny ; puis en 1953, au cabinet du ministre des Relations avec les Etats associés) ; et a passé trois années en Algérie où entre 1955 et 1958, il a été sous-préfet à Miliana, puis directeur de cabinet du préfet d’Alger.

Sur la Place de la Victoire, la mitraille des armes automatiques des forces de l'ordre se fait entendre, des dizaines de corps jonchent, certains sont morts, les autres, blessés sont conduits à l'Hôpital Général parmi eux se trouve un certain Jacques Nestor 26 ans, militant du GONG décède ! Son décès poussent les émeutiers encore plus nombreux, à déclencher une insurrection générale, Les armureries PETRELUZZI-QUESTEL & BOYER sont prises d’assaut : des armes et des munitions sont emportées. Pour protéger les civils, de groupes d'auto-défense populaire se mettent en place. Les affrontements avec les forces de l'ordre redoublent d'intensité. Aux conques à lambi, les Képis rouges répliquent par la mitraille des dizaines de blessés parfois graves sont à déplorer. Pourtant l'émeute ne faiblit pas les magasins UNIMAG & PRISUNIC, les immeuble d’AIR FRANCE & de FRANCE ANTILLES ainsi que le dépôt de la BANQUE de la GUADELOUPE sont attaqués et incendiés. Pointe à Pitre est en état de siège. Le Couvre Feu est imposé dans la ville, personne n'a le droit de circuler, sauf les képis-rouges circulant sur leurs auto-mitrailleuses. Les artères de la ville sont dégagées ; plus aucun regroupement n’est admis ; badauds, passants, riverains essuient les rafales meurtrières.

La Journée du Samedi 27 Mai 1967 : L'odeur de la mort !

Le bilan est lourd : 5 morts sont dénombrés par les manifestants guadeloupéens(Jacques NESTOR - ZADIG-GOUGOUGNAM - PINCEMAILLE - Camille TARET - Guidas LANDREE), des centaines de blessés civils, des centaines d'arrestations. La Radio parle même de 27 policiers tués dont 7 gendarmes blessés. Le matin, des guadeloupéens se rassemblent par petits groupes pour constater l’état de la ville et commenter les massacres de la veille. Ils découvrent une ville assiégée, transformée en champ militaire. Dans la matinée des étudiants du lycée de Baimbridge décident de se mobiliser pour dénoncer le massacre de la veille. Devant la Sous-Préfecture au cris de "CRS..BILLOTE dehors" ils sont matraqués par les CRS et les Képis Rouges qui les encerclaient. Plusieurs dizaines de jeunes sont arrêtés pour interrogatoire. Dans la rue, les affrontements reprennent entre les manifestants et les forces de l'ordre qui tireront de nouveau sur ces jeunes innocents. Il se dit que plusieurs dizaine de corps sont au sol, morts ! Les corps sont rapidement enterrés par leurs proches. Le même jour les arrestations se poursuivent, des centaines de guadeloupéens, parfois de simples badauds passent par les geôles des casernes de gendarmeries où les militaires procèdent aux interrogatoires musclés des "agitateurs". Tabassage, torture, menace de mort sont le lot d'exactions qu'ont subis ces personnes. Le Samedi soir, Pointe-à-Pitre et la Guadeloupe s'en dorment. un silence morbide referme ces 48 heures de violences inouïes. Le bilan est très lourds : 8 morts au total selon les chiffres officiels, + de 200 selon les guadeloupéens.

Le Mardi 30 Mai 1967 : Un accord, signé en préfecture avec le patronat accorde une augmentation de 25% aux ouvriers ; 12 fois supérieure à ce qui était réclamé le 26 mai, 25 fois supérieure à la proposition maximale faite par BRIZZARD le même jour.

Un an après les émeutes, en 1968 quelques mois avant les manifestations étudiantes Parisiennes, dix-huit guadeloupéens accusés d'appartenir au GONG sont jugés à Paris par la Cour de sûreté de l’Etat, pour violences et atteinte à l’intégrité du territoire. Devant le manque de preuves, le procès devient celui du pouvoir colonial, avec des témoins à charge tels que Jean-Paul Sartre ou Aimé Césaire, député et maire de Fort-de-France, en Martinique, qui proclame : «Nous ne sommes pas des Français à part entière, mais des Français entièrement à part.»Les accusés seront condamnés à des peines légères, souvent couvertes par la préventive.

Il faudra attendre l'élection de François Mitterrand, dix-huit ans après les événements pour qu'un chiffre approximatif apparaisse : 87 mort selon George Lemoine Ministre des Outremer du Gouvernement Mitterrand. En 2012, François Hollande, en campagne avait promis une commission d'enquête avec à sa tête Benjamin Stora, spécialiste de l’histoire coloniale. Sa mission s’étend d’ailleurs à d’autres événements, en 1959 en Martinique et en 1962 en Guadeloupe. Les archives de la République s’ouvriront-elles enfin ?


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