• ELMS

Chlordécone : Après la lettre à Elise, les lettres à Emmanuel. La colère monte.

La possible menace d'une prescription du dossier judiciaire du Chlordécone fait grincer des dents. En effet, les réactions abondent et à diverses échelles de la société antillaise le mécontentement se fait entendre. Associations, syndicats, citoyens, intellectuels et avocats, tous crient au scandale et s'insurgent contre cette éventualité. C'est le cas de l'avocat, homme politique écologiste Harry Durimel et du député Olivier Serva qui ont pris leurs plumes pour écrire au président.



Sera t-elle ou ne sera t'elle pas prescrite ? L'Etat est-il entrain de minimiser sa responsabilité voire se dédouaner vis à vis de l'épineux dossier du Chlordécone ? Telles sont les questions auxquelles se posent les guadeloupéens et les martiniquais, victimes directes de cet empoisonnement aux accents post-coloniaux et qui s'est déroulé en tout impunité durant toutes ces décennies dans les deux îles françaises de la Caraïbe.


Ainsi, à la suite des auditions des parties civiles par les juges du Pôle Santé du Tribunal de Paris, la menace d'une prescription pèse telle l'épée de Damoclès sur ce dossier. Depuis, les réactions abondent à diverses échelles de la société antillaise. Le mécontentement est fort. En effet, ils sont nombreux à s'insurger contre cette hypothèse qui, si elle est confirmée, annulerait plus de vingt ans de procédure. Syndicats, associations écologistes, intellectuels, universitaires, artistes, musiciens et politiques montent au créneau. Plane donc la possible menace de fortes mobilisations déjà commencées sur les réseaux sociaux où dès la divulgation du risque et l'annonce de la perte des documents sur l'affaire, une pétition lancée par le député Olivier Serva est apparue sur les réseaux sociaux. Le député, pourtant issu de la majorité présidentielle à l'appel de l'avocat écologiste Harry Durimel, incite la population à prendre part au débat en refusant un tel classement de l'affaire. A ce jour, elle a recueilli près de 39446 signatures ( en augmentation ). Pétition en ligne --> ici


Le député guadeloupéen ne s'est pas arrêté à une simple pétition, il a décidé de prendre sa plume et d'écrire au président Emmanuel Macron pour lui faire part de son désaccord. Pourtant, en 2019, lors d'une interview donné une certaine radio locale populaire, il exprimait son doute quant à la corrélation entre les taux élevés de cancer de la prostate et le pesticide. Gageons donc de sa bonne foi dans ce bras de fer politico-judiciaire.





Lettre d'Harry Durimel à Emmanuel Macron :


Homme de tous les combats et de conviction, écologiste de la première heure, l'avocat Harry Durimel désormais maire de Pointe-à-Pitre, a été le premier a révélé le scandale environnemental. Pour rappel, tout a débuté en 2002, avec l’arrivée des patates douces de Martinique au port de Dunkerque. L'analyse confirmant la présence de Chlordécone dans les tubercules a rendu l’affaire publique. Sans aucune hésitation, au nom de la santé de la population française, elles ont été détruites. L'avocat guadeloupéen décide de porter plainte en 2006. Dans l'entretien qu'il nous avait accordé en 2019, il revenait sur ce long combat judiciaire qui pourrait bien se finir par une prescription :





Le maire de l'ancienne capitale économique de la Guadeloupe a donc lui aussi décidé d'envoyer une lettre ouverte au président de la République, dans laquelle il revient sur son combat pour la reconnaissance de ce crime environnemental sans précédent :








Le Chlordécone un scandale d'Etat :


La question de la pollution au Chlordécone a déjà fait couler beaucoup d'encre. Il faut dire que dans l'histoire contemporaine des Antilles-Françaises et plus largement de la France, c'est le scandale écologique de ces quarante dernières années. Au delà de l'aspect environnemental, c'est surtout un scandale politique, aux accents post-coloniaux qui s'est déroulé en toute impunité durant toutes ces années en Guadeloupe et à la Martinique. Quarante années au cours desquelles les différents gouvernements de droite comme de gauche ont délibérément fermé les yeux sur les pratiques de non respect de l'environnement orchestrées par les planteurs, en grande majorité issus de la caste des békés.


En effet, l'histoire du Chlordécone remonte au début des années 1970 lorsque la Commission des toxiques refuse à deux reprises l’homologation de la molécule : elle fait partie de la famille des organochlorés, toxiques. Après vérification, les chercheurs ont constaté qu’elle s’accumulait dans les tissus animaux ainsi que dans l’environnement, où elle est extrêmement persistante. Cela n’empêche pas le ministre de l’agriculture, un certain Jacques Chirac ( qui deviendra président en 1995) de donner son aval en 1972. Il délivre une Autorisation de Mise sur le Marché (AMM) provisoire pour le chlordécone sous la dénomination commerciale de Képone. Trois ans plus tard, le chlordécone est interdit aux Etats-Unis.


A cette période, pour les planteurs locaux, le Chlordécone était le seul pesticide qui parvenait à éliminer le charançon du bananier, ce parasite qui mettait régulièrement en péril les plantations dans les îles de la Martinique et de la Guadeloupe dont l'économie tournait (et reste encore aujourd'hui principalement centrée) autour de la culture de la banane et de la canne à sucre. Une quasi monoculture d’exportation vers l'ancienne métropole coloniale. La molécule miracle n’obtient qu’une autorisation provisoire d’une année. Elle n’a cependant été réexaminée qu’en 1976, pour être prolongée. Pourtant, un an plus tôt, en 1975, un grave accident marque précocement l’histoire du pesticide. Pour la petite histoire, à l’usine d’Hopewell (Virginie), l’une des trois qui fabriquent le pesticide aux États-Unis, plusieurs dizaines de personnes sont victimes d’intoxication au chlordécone. Des employés sont affectés, mais aussi des riverains, du fait des rejets dans les eaux. Les examens établissent un lien de cause à effet avec des troubles neurologiques apparus par la suite (tremblements, nervosité…). Conséquence : les États-Unis bannissent le chlordécone en 1977.


Pourtant aux Antilles Françaises, les pulvérisations se sont poursuivies trente ans après les premières mises en gardes. D'aucun ne pourra dire, qu'il ne savait pas ou qu'il ignorait les recommandations. En effet, de forts indices de pollution et des preuves locales de contamination des écosystèmes ou des aliments ont été cités de manière récurrente depuis la fin des années 1970, notamment par les rapports suivants : le rapport Snégaroff (INRA, 1977) ;le rapport Kermarec, 1979-1980 ;une étude de l’estuaire du Grand Carbet (UNESCO, 1993); le rapport Balland-Mestres-Faget, mission d’inspection diligentée par les ministères de l’environnement et de l’agriculture (1998).


D'autres rapports suivront dans les années 2000, mais aucune interdiction n'est engagée par le Gouvernement, bien trop aveuglé par l'argent du Lobby (béké) des producteurs de banane. Lobby qui a tenu pendant longtemps les mêmes discours pour que les pulvérisations se poursuivent : Concurrence avec la Banane Dollar (banane sud-américaine), les intempéries, les ouragans mais surtout le charaçon. Dans le reste du Monde, le pesticide est interdit. En France, en 1990 le Chlordécone est finalement interdit sur le territoire hexagonal pour protéger la santé de la population. Sauf aux Antilles-Françaises, où le pesticide est utilisé jusqu’en 1993, date où il perd enfin son autorisation. Malgré son interdiction complète et définitive, l'insecticide est toujours présent dans les sols où il peut persister environ 700 ans. De plus, on sait qu'un trafic de Chlordécone aurait eu lieu dès l'année de son bannissement. Des révélations portées par le chercheur Eric Godard, ancien fonctionnaire de l'ARS de la Martinique. Des trafics de chlordécone qu'il supputerait étant donné le très bon état des sacs du pesticide saisis en 2002. Plus probant encore, il expliquera avoir été témoin de plusieurs échanges de mails entre la DIREN (Direction de l'environnement) et la DGCCRF (Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes) faisant état de fraudes, de trafics organisés. Un trafic, sans doute pensé par les puissants planteurs de bananes regroupés que depuis 2003, au sein de l'Union des Groupements de Producteurs de Bananes de Martinique et de Guadeloupe (UGPBAN) avec la complicité d'anciens membres des gouvernements précédents.


Pour rappel, le scandale sanitaire a débuté en 2002, avec l’arrivée des patates douces de Martinique au port de Dunkerque. L'analyse confirmant la présence de Chlordécone dans les tubercules a rendu l’affaire publique. Sans aucune hésitation, au nom de la santé de la population française, elles ont été détruites. Cette révélation marque le début de la médiatisation du scandale sanitaire. Ainsi, après des années de silence de déni et plusieurs procédures, ce n'est qu'à partir de l'année 2019 que le gouvernement par la voix du président Emmanuel Macron a finalement reconnu ses erreurs dans ce dossier. Cependant, si la décision des juges du Pôle Santé du Tribunal de Paris est actée, nous pourrons donc dire que, nous les antillais, nous ne sommes pas des citoyens à part entière mais des citoyens entièrement à part.