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De la Guadeloupe au Bénin, le voyage initiatique de Romuald Seremes.

Dernière mise à jour : 8 déc. 2021


Le danseur et chorégraphe Romuald Seremes vit un rêve éveillé. En effet, du 13 au 26 décembre prochain, il sera en résidence à Ouidah, ville historique, mythique et spirituelle de la route des esclaves. Une occasion pour lui de s’imprégner des lieux, de l’atmosphère ambiant pour une nouvelle chorégraphie mais aussi échanger et partager diverses expériences avec la population et les danseurs locaux. Il nous en parle avec enthousiasme.




Danseur, chorégraphe, membre fondateur de la Compagnie DJOK, Romuald Seremes n’est plus à présenter tant son nom est une référence dans le paysage artistique guadeloupéen et même au-delà. Fort de plusieurs expériences, ce danseur complet est avant tout un novateur avec ses créations qu’il met volontiers en scène. Cependant, il lui manquait une chose : aller en Afrique.


C’est chose faite. Du 13 au 26 décembre prochain, le danseur sera en résidence au CDAC ELIJAH, qui est le Centre de Développement Artistique et Culturel ELIJAH, situé à Ouidah, ville historique, mythique et spirituelle située au Bénin. Une occasion pour lui de s’imprégner des lieux, de l’atmosphère ambiant pour créer une nouvelle chorégraphie, mais aussi échanger et partager diverses expériences avec la population et les danseurs locaux qu’il rencontrera.


Cette année, malgré la crise sanitaire mondiale qui impacte fortement le monde artistique, (pas seulement en Guadeloupe), le centre accueillera des masterclass de danse afro-contemporaine et du Gwoka. Oui, vous avez bien lu, les danses africaines dans leur pluralité rencontreront la danse et musique de Guadeloupe. Il s’agit d'une initiative de l’association Arts au Pluriailes qui propose au chorégraphe via son association DJOK. Depuis 2016 se donne pour mission de soutenir et développer tous les processus de création et de créativité sur le territoire de la Guadeloupe.


The Link Fwi : Qui êtes-vous et quel est votre parcours ?

Bonjour à tous les lecteurs et toutes lectrices de The Link Fwi, je me présente Romuald Seremes, chorégraphe danseur et concepteur d’un style que j’ai nommé le Kakwè, il provient de la diversité guadeloupéenne.

TLFWI : Mais qu’est-ce que le Kakwè ? Pouvez-vous nous en parler en quelques mots ?

Romuald Seremes : Le Kakwè pour moi c’est la croyance. C’est avant tout croire en ce que l’on fait. Cependant étymologiquement, si on remonte à l’origine du mot, le Kakwè c’est, comme on dit chez nous, le “ Gadè Zafè “, c’est le docteur du pays, c’est celui qui soigne les gens. Avant que la médecine allopathique se développe chez nous, nous avions des personnes qui s’adonnaient à la médecine traditionnelle et ancestrale. Sauf que je que je ne savais pas cela. Il faut dire que lorsque, j’ai créé mon concept, j’ai eu beaucoup de difficultés pour l’expliquer mais je savais que j’allais réussir à le développer car j’avais confiance en moi. Raison pour laquelle j’ai donné le nom “ Kakwè”, davwa mwen té ka kwè adan biten an mwen. (rires).

The Link Fwi : Vous partez bientôt pour le Bénin, qu’allez-vous présenter là-bas ?

Romuald Seremes : Premièrement, si nous allons au Bénin c’est pour avoir un contact avec les ancêtres, pour retrouver ce que nous avons perdu au fil des siècles ainsi que voir ce que nous avons su garder, c’est ce que l’on appelle la mémoire enfouie vu les méandres de l’histoire avec l’esclavage, la colonisation et l’évangélisation de nos parents, grands-parents et arrière-grands-parents. Nul n’ignore que durant la période esclavagiste et coloniale, jouer du tambour était interdit. Nous avons perdu beaucoup. A travers ce voyage, j’ai l'opportunité d’aller au Bénin et de comprendre la spiritualité africaine. En tant que Guadeloupéen, je suis influencé par ce que nous ont légué les amérindiens, les européens également avec la religion que nous pratiquons. En ce qui concerne le côté africain, je trouve que nous avons encore du mal à y revenir. Ici, je parle de la vraie spiritualité africaine dans laquelle il n’y a pas de dogme comme pour le christianisme, et qui reconnait une existence spirituelle en chacun de nous mais aussi aux plantes, aux animaux et à l’ensemble de l’environnement, donc la nature et je pense que le Bénin peut nous apporter cela. Les guadeloupéens ont encore du mal à faire sortir cette chose mais là encore c’est en rapport avec la façon nous avons été élevés, les croyances qui nous ont été inculquées etc ce qui fait que nous refusons notre part africaine car, le “ vodou est diabolique” or, le vodou c’est la nature. C’est donc pour cela, qu’il faut que nous allions chercher ce qui est déjà là et qui est en nous. Il faut que nous fassions ressortir notre côté africain qui, comme je le disais, a été proscrit voire même diabolisé et comme on dit en créole “ yo démouné nou “ Néanmoins, durant cette période tragique de notre histoire, il y a eu une résistance à travers le gwoka.

Après c’est vrai que certains disent que le Gwoka est né de l’esclavage. D’autres affirment même que c’est Dieu qui a envoyé le Gwoka pour permettre à nos ancêtres de résister et garder la mémoire malgré la violence qu’ont subi nos ancêtres.





TLFWI : Est-ce la première fois que vous allez au Bénin et quelles sont vos appréhensions ?

Romuald Seremes : Oui, c’est la première fois que je vais au Bénin physiquement. (rires) J’y vais sans réelles appréhensions. Je veux arriver là-bas et que ça me parle. Par la suite, je vais me poser des questions. J’ai fait beaucoup de recherches sur l’Afrique ancestrale, l’Afrique d’hier et d’aujourd’hui. Je veux qu’en arrivant là-bas ça me parle en premier lieu dans l’invisible puis, faire des rencontres afin de partager ce que nous avons su garder, le montrer et l’expliquer par la danse, la gestuelle, la rythmique ainsi que par les onomatopées puisque de l’une à l’autre des deux rives de l’Atlantique, nous nous ressemblons beaucoup. Il est vrai que le créole a perdu de son essence vu l’influence du français, rajoutons à cela l’urbanisation, l’intellectualité etc. Tout à l’heure, je parlais des onomatopées, il faut savoir que nous en avions qui étaient similaires à certaines langues africaines “ Woy ! “ “ Way ! "... Aujourd’hui, si tu parles comme ça, les gens croiront que tu es énervé. C’est vrai que nous sommes un peuple qui est assez sanguin mais l’époque fait que nous soyons devenus assez linéaires, on parle moins fort qu’auparavant. On perd notre originalité car, on s’occidentalise. C’est pour cela que dans mon concept, le “ Kakwè” je mèle la danse à ces onomatopées qui étaient aussi présentes dans le Gwoka, qui est une danse physique qui invite celle ou celui qui la danse à bouger, pourtant là encore, nous avons perdu. Pour moi, notre peuple doit aller en Afrique mais les africains doivent eux-aussi venir en Guadeloupe.

The Link Fwi : Où serez-vous en résidence ?

Romuald Seremes : Nous serons dans un des berceaux de la spiritualité : Ouidah. Ville mythique où le serpent lové se met à bouger. Le serpent de la Koundalini. C'est un animal puissant, intelligent, il est présent dans notre corps. On doit se mouvoir avec cet animal qui a un rôle essentiel dans la vie. Nous n’en avons plus en Guadeloupe, auparavant nous avions nos couleuvres. Après, la résidence en elle-même est au CDAC Elijah dirigé par la danseuse chorégraphe Sophie Gamba Lauthier qui aura le rôle de chorégraphe consultante pour la résidence de création chorégraphique. A savoir que son centre est vraiment très bien placé puisqu'il est situé non loin de la porte du non-retour. Nous sommes donc vraiment très proches de tout ce qui concerne la spiritualité.

TLFWI : As-tu déjà des idées sur la façon dont tu vas procéder ? Comment et sous quelle sera présentée ta création ?

J’ai déjà une idée de la forme. J’en ai plusieurs. Dans la manière de comment cela va se passer. Je pars sur la base des cinq éléments : terre, mer, eau, feu par rapport aux rythmes du gwoka que j’associe aux mouvements de l’eau, des animaux ou de la nature. Par rapport à la danse, je souhaite observer vois comment les rythmes joués au Bénin, comment les gens de là-bas bougent voir les similitudes. Je montrerai à Sophie Gamba Lauthier comment nous dansons le Gwoka et elle me fera part de son impression. On va au Bénin pour comprendre ce que l’on danse, on retourne au berceau. Je vais donc là-bas pour voir les couleurs, les paysages, la façon dont les gens vivent pour donner forme à cette création sans perdre la nature du gwoka tout en allant puiser dans l’original et trouver la façon dont cela a été transformé. A partir de tout ceci, je mènerai un travail de réflexion pour la mise en œuvre de ma création. Je verrai donc comment développer la chorégraphie, la gestuelle du corps, la manière d’être etc.

L’objectif final de cette résidence est de revenir en Guadeloupe faire la suite de la résidence et créer un spectacle mêlant danse, théâtre, musique puisqu’il y aura une composition musicale originale. Ce ne sera pas uniquement de la chorégraphie, ce sera de l’art vivant.







The Link Fwi : Qui sont les autres membres de votre troupe à se rendre au Bénin ?

Romuald Seremes : Mis à part moi, la troupe est constituée de deux danseurs professionnels, Syldie Hierso et Nelson Rogier. Nous devions partir avec un musicien mais ce ne sera pas le cas vu le contexte économique actuel et les limites du budget que nous avons réussi à décrocher. En ce moment, il est très difficile pour un artiste de se faire accompagner, heureusement nous avons obtenu le soutien de la DAC. Je suis donc reconnaissant que ce projet aboutisse grâce aux actions de Lunyse Gabon et Joëlle Fifi d’Arts au Pluriailes sans qui je n’aurais jamais pu voir la MERE, l’Afrique.

TLFWI : Et combien de jours durera la résidence ?

Romual Seremes : Nous serons en résidence à Ouidah du 13 au 26 décembre prochain. Il s’agira donc de treize jours de création, de partage, de découverte, d’échange. J’ai appris que pendant notre passage, le centre accueillera également une compagnie de danse togolaise composée d’une quinzaine de danseurs, de musiciens.






The Link Fwi : Le Covid-19 vous a t-il empêché de créer ou bien au contraire, a t'il été une source d’inspiration ?

Romuald Seremes : Effectivement la Covid-19 a été un frein voire un ralentissement mais comme je le dis souvent, le virus ne peut rien faire lorsque nous avons la volonté de faire quelque chose. La preuve, nous partons au Bénin pour nous enrichir et renouer avec l’Afrique.

TLFWI : Si vous aviez un message à faire passer aux deux peuples, à savoir ceux de la Guadeloupe et du Bénin, quel serait-il ?

Romuald Seremes : Il y a déjà un pont arc-en-ciel, il ne manque plus que le pont sur la mer (rires). Ce voyage est un vrai pont pour que nos deux cultures se rejoignent, que nous puissions nous y rendre sans trop de problèmes puis comme je le dis, nous allons surtout voir la famille.






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