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Jimmy Laporal : "Soldat noir n’est pas un film de banlieue. C’est un film de société."

Dernière mise à jour : nov. 4

Jimmy Laporal-Trésor est aux anges. Son film, Soldat-Noir est le court-métrage qui fait sensation en ce moment. D’ailleurs, il a été Sélectionné lors de la Semaine de la Critique à Cannes et est en compétition pour les Césars 2022. De passage en Guadeloupe lors du Cinéstar International Film Festival, le réalisateur Guadeloupéen nous a accordé une interview exclusive au cours de laquelle il est revenu sur son parcours, le succès de son court-métrage et ce qu’il réserve aux téléspectateurs Français.




Jimmy Laporal Trésor posant pour ELMS Photography



A l’heure où nous écrivons cet article, les élections présidentielles battent leur plein. Chaque parti a officialisé son candidat. Tous sont déterminés à faire partir l’actuel président Emmanuel Macron, candidat à sa réélection. Cependant, ils ont tous la même volonté, celle d’empêcher le journaliste et polémiste Eric Zemmour de jouer les troubles fête, de monopoliser le débat public en faisant de l’ombre à Les Républicains ou encore le Rassemblement National. Ainsi, cette année, qu’ils soient de gauche comme de droite, ils misent tous sur la radicalité à la fois dans leurs programmes et dans leurs discours. Ce qui accroit les tensions communautaires dans une France du XXIe siècle qui se cherche encore et où le racisme pourtant condamnable est de plus en plus décomplexé de par la présence d’un certain discours équivoque véhiculé par voie de presse ou sur les réseaux sociaux.


Néanmoins, pour une certaine frange de la population, notamment celle issue de l’immigration, cela rappelle les années 1980. Période durant laquelle, les français issus des minorités ont été les témoins mais également les victimes directes de la montée de ce que l’on nommait jusqu’à très récemment le Front National qui mena dans son sillage une cohorte de groupuscules parmi lesquels certains groupes skinheads, ainsi que le GUD et autres mouvements identitaires d’extrême droite qui n’hésitaient pas à commettre des actes de violence envers les minorités visibles.


C’est d’ailleurs ces actes de violence qu’aborde le réalisateur Jimmy Laporal-Trésor dans son court-métrage “ Soldat noir “ dont l’action se déroule en France en 1986 avec un protagoniste Hughes, un jeune antillais qui se retrouve confronter à la nouvelle pub de Freetime, qui comparait les noirs à des cannibales. Ce sera un déclic pour le jeune français qui va se radicaliser et intégrer un groupe d’auto-défense noir, façon Black Panthers mais fortement inspiré des Black dragons, groupe des années 1980 qui a mené des actions violentes contre les skinheads d’extrême droite. Le court-métrage est déjà un succès. Il a été sélectionné lors de la Semaine de la Critique à Cannes et est en compétition pour les Césars 2022.

De passage en Guadeloupe lors du Cinéstar International Film Festival, le réalisateur Guadeloupéen nous a accordé une interview exclusive au cours de laquelle il est revenu sur son parcours, le succès de son court-métrage et ce qu’il réserve aux téléspectateurs Français.



The Link Fwi : Bonjour Jimmy Laporal-Trésor soyez le bienvenu sur The Link Fwi, première qui êtes-vous ?

Jimmy Laporal : Bonjour, je suis Jimmy Laporal-Trésor, je suis scénariste et réalisateur.

TLFWI : Quel est votre parcours, avez-vous fait carrière dans la réalisation où êtes-vous tout simplement autodidacte ?

Jimmy Laporal-Trésor : J’ai toujours été dans le domaine du cinéma, mais disons que je suis à la base un autodidacte. J’ai commencé ma carrière dans le cinéma en 2008, avec un projet cinématographique nommé la “ Cité rose “ qui devait être normalement un projet de série au sein duquel j’étais scénariste. Avec l’équipe, nous avons développé cette idée de série, mais par la suite, nous avons rencontré une production qui a voulu en faire un film donc, c’est devenu un film. Au final, nous l’avons réalisé mais pas avec la production qui l’avait commandé mais avec une autre nommée Agat Films. Puis, j’ai enchaîné avec un autre film “ Mon frère “ toujours en tant que scénariste. Puis, j’ai voulu voler de mes propres ailes avec mes propres films. De ce fait, je me suis mis à la réalisation. Mon premier projet fût un court-métrage que j’ai appelé “ Le Baiser “ qui fut un plan séquence. Ensuite, j’ai rencontré un distributeur, Manuel Chiche qui a été le distributeur notamment du film “ Parasite “ qui a reçu la Palme d’Or, il y a deux ans. Il voulait connaître mes ambitions, je lui ai présenté une idée de film, il a été très enthousiaste, le film en question est “ Rascal “ mais avant de passer à la réalisation du film, il m’a demandé de faire un court-métrage qui est aujourd’hui, Soldat-noir que j’ai eu l’honneur de présenter en Guadeloupe, lors du Cinéstar International Film Festival.

The Link Fwi : Pour les lecteurs et lectrices qui ne l’ont pas encore vu, de quoi parle Soldat Noir ?

Jimmy Laporal-Trésor : Soldat-Noir, c’est l’histoire de Hughes, jeune antillais né en France, L’intrigue se déroule en France Hexagonale en 1986. Il se pensait être un français comme tous les autres donc intégré, jusqu’au jour où il tombe sur une publicité de Free time dans laquelle on montre un personnage noir cannibale qui dit “ A quelle sauce, je vais manger le blanc” en l’occurrence la publicité parle des blancs de poulet. Quand il voit cela, il entre dans une colère profonde, ça le frustre profondément et c’est le départ d’une prise de conscience qui est vraiment violente. Je n’ai pas envie de spoiler vos lecteurs et lectrices mais en gros, c’est l’histoire d’un jeune noir frustré de voir comment la société française le perçoit.

TLFWI : Quels sont les acteurs présents au casting ?

Jimmy Laporal-Trésor : Alors il n’y a pas d’acteurs connus du grand public...

The Link Fwi : Oui mais on note la présence de Yann Gael qui a déjà fait de belles apparitions sur d’autres productions cinématographiques.

Jimmy Laporal-Trésor: C’est vrai qu’il y a Yann Gael, mais il est surtout connu de nous, public afro-descendant mais outre le fait qu’il ait joué dans des pièces de théâtre, et quelques séries, il n’est pas connu du grand public. N’oublions pas que nous sommes en France et que les seuls acteurs noirs connus sont Omar Sy et Aïssa Maïga, en tout cas pour le public large.

TLFWI : Donc pour un public non racisé, il n’est pas connu ?

Jimmy Laporal-Trésor : Je n’aime pas le terme “ racisé “ car l’utiliser est donc accepter que la personne “ blanche “ qui est en face de moi puisse mettre une étiquette sur moi. Je ne suis pas un racisé, je suis un humain comme tout le monde, donc pourquoi dire “ racisé “ ? Je n’aime pas cette étiquette. Fermons la parenthèse (rires).

Après pour revenir au casting, il y a des jeunes acteurs mais aussi des acteurs bien plus confirmés comme Vincent Vermignon qui joue le rôle du père, comme vous l’avez noté, il y a Yann Gael qui joue le rôle du chef de bande. On retrouve également Delphine Baril qui est une comédienne connue mais qui évolue plus dans le registre comique français. Ensuite, il y a plein de jeunes comédiens parmi lesquels Jonathan Feltre qui est un nouveau talent du cinéma français et pour moi, c’est une sorte de Léonardo Dicaprio français mais de la Guadeloupe parce qu’il est Guadeloupéen et je pense qu’il aura une très grande carrière nationale voire internationale si on lui donne de très bons rôles.

The Link Fwi : Pourquoi avoir choisi la banlieue, la France de la fin des années 1980 et un jeune antillais né dans l’Hexagone comme intrigue principale de votre film ?

Jimmy Laporal-Trésor : Pour tout vous dire, je suis né en France en 1976 et les années 1980 sont ma Madeleine. Les années 1980 pour moi symbolisent le mythe du Paris qui n’existe plus; Avec les bandes de jeunes ultra lookés. Les guerres de clans entre les Punks, les Skinheads, les noirs, les chasseurs de Skin etc. Il y a tout ce folklore aujourd’hui disparu et qui était nos préoccupations jadis. A l’école par exemple durant la récré ou entre deux cours, on disait “ Ah, tu as entendu, il y a un mec qu’on a agressé à Chatelet, on lui a fait le sourire du Joker “ ou encore “ Quelqu’un s’est fait tué à la station ” République “ par des Skinheads. C’était nos conversations. Puis,les films que nous regardions c’étaient “Warriors” de Walter Hil ou encore “Blood In Blood Out”, “ The Outsider “ de Francis Ford Coppola. Que des films avec des bandes. J’aimais particulièrement “ Warriors “, je m’imaginais les bandes l'époque comme celles des films. Après, ce sont des choses que l’on oublie avec le temps, ce qui fût mon cas jusqu’à ce que je tombe sur un bouquin “ Vikings et Panthers “ et ça a ravivé tous ces souvenirs et c’est à partir de là que l'idée de faire un film sur ce sujet est née et avec Virak Thun et Sébastien Birchler, nous avons commencé à écrire.



Photo de Jimmy Laporal-Trésor par ELMS Photography


TLFWI : Des réalisateurs, des films français ou des acteurs français ou étrangers vous ont-ils inspiré pour réaliser Soldat Noir ? Il y a par exemple La Haine qui a été une grande inspiration pour de nombreux réalisateurs français, était-ce votre cas ?



Jimmy Laporal-Trésor : C’est vrai que les gens parlent énormément de La Haine. Cependant, ce n’est pas un film qui m’inspire. Il ne figure pas dans mes références cinématographiques. Pour réaliser Soldat-Noir, et mon futur long métrage Rascals, qui est en ce moment en montage. Si je devais parler d’une référence c’est The Wanderers de Philippe Kaufman, en français c’est Les Seigneurs. En ce qui concerne “ Soldat Noir “, c’est vrai qu’au début, nous voulions partir sur un style comme Warriors mais au final je me rends compte que mes influences ont été diverses. Mon réalisateur préféré c’est Steeve Mcqueen et je me rends compte qu’il est très présent dans mon travail. Après, j’en ai pleins d’autres. Par exemple à Canal + : après avoir vu le film, des personnes m’ont dit que dans la mise en scène, cela faisait penser à West Side Story et Warriors. Je constate donc qu’il y a des choses qui font partie de ma culture cinématographique via les films que j’ai regardé et aimé, qui malgré moi ont infusé dans ma réalisation. Autre exemple, lors de la Semaine de la critique, il se disait que dans les thématiques et la manière dont j’aborde le sujet, on retrouvait des éléments de Spike Lee, mais encore une fois c’était à mon insu. Lors de la réalisation, jamais je me suis dit que “ tiens je vais m’inspirer de Spike Lee”, mais me concernant, je dirais que mon inspiration principale est avant tout le cinéma américain de la fin des années 1970 aux années 1980. Mélangé avec ma sensibilité, j’ai tout mélangé, cela a créé mon style. Puis, je me suis mis à la place des spectateurs et j’ai voulu réalisé un film que moi “ spectateur”, je voudrais voir, car c’est vrai que lorsque l’on fait des films de “ banlieue”, bien que je n’aime pas ce terme, moi j’appelle cela des films sociaux qui traitent de la société française, en général, pour ces films, j’ai remarqué qu’en France, nous aimions faire des films moches, avec une esthétique un peu brute juste pour montrer que c’est réel. Honnêtement, cela ne m’intéresse pas. Je suis un peu comme John Ford, si je dois choisir entre la réalité et la légende, je choisirais toujours la légende, surtout dans les thématiques sociales avec la question des bandes qui sont des communautés où la tradition orale prévaut. La particularité avec les bandes est que même quand ils racontent l’histoire, il y a déjà un mythe. On se demande s’il y a du vrai dans ce qu’ils évoquent. Donc voilà pour mes inspirations.

The Link Fwi : En terme d’écriture, de tournage, de post –production, combien de temps vous a t-il fallu pour quoi faire Soldat Noir ?

Jimmy Laporal-Trésor : L’écriture de Soldat-Noir a été très rapide puisque nous avions déjà écrit le long-métrage Rascals qui est un film d’époque avec beaucoup de rôle parlant, il y a de la bagarre, de la cascade, de la figuration etc. C’est le producteur qui a souhaité qu’avant que nous fassions le film, que nous devrions faire le court-métrage, Soldat-Noir. Les deux histoires diffèrent au sens où que Rascals se passe en 1984 tandis que Soldat-Noir se déroule en 1986 et met en avant les chasseurs de Skinhead purs et durs. L’écriture a dû nous prendre trois ou quatre semaines.


En ce qui concerne la réalisation, souvent ce qui se passe lorsque l’on est dans une production sans gros budget et que l’on tourne un film d’époque année 1980, les metteurs en scène choisissent en général de resserrer le cadre, souvent ils font en 4/3, car il faut habiller l’image, il faut comme on dit la rendre palpable et rendre crédible la scène des années 1980 et donc face au défi du manque de moyen, ils réduisent. Me concernant, j’ai choisi le cinéma scope, ça renvoie aux films western de John Ford, l’image est belle, plus large etc. J'ai donc voulu faire pareil. Il y a donc eu un mois et demi de préparation au cours duquel, j’ai d'abord fait le découpage, puis le storyboard des séquences les plus importantes, ce qui m’a permis de savoir exactement ce que j’avais dans le cadre. Ce qui fait que lorsque l’on a posé le cadre, tout l’argent que nous avions était passé dedans, tu dépassais d’un centimètre tu étais trente ans en arrière, c’était un travail minutieux, ultra précis.

Du point de vue des repérages, pareil, il fallait que ça soit très précis aussi. Le tournage, quant à lui, a duré six jours. Nous avons commencé les tournages en novembre 2020 durant la période Covid soit le premier couvre-feu, ce qui a été bénéfique pour nous car, comme nous voulions recréer la période années 80, cela n’aurait pas été crédible de voir des passants avec des masques sur leur visage. Les rues étaient donc vides, nous pouvions tourner comme bon nous semble. La post-production a duré un mois et demi. Une fois terminé, nous avons envoyé le court-métrage à Cannes pour le Festival.