• ELMS

Judith Tchakpa : de la Centrafrique à la Guadeloupe

Mis à jour : avr. 24

Judith Tchakpa est une artiste atypique dont le parcours dénote. Originaire de la République CentrAfricaine, l'artiste a fait de l'archipel guadeloupéen sa nouvelle terre d'accueil et d'inspiration. Ses créations uniques en leur genre, à la croisée des chemins entre l'Afrique et la Guadeloupe sont un clin d'oeil à cette bi-culturalité qui façonnent son art. Face à nos caméras, elle est revenue sur son cheminement tant personnel qu'artistique.



SURMA MASQUE. Photo : Reid Van Renesse

La principale motivation d'un artiste quand il crée, c'est de susciter l'émoi à travers ses créations. Judith Tchakpa entre dans cette catégorie. Artiste atypique dont le parcours dénote, elle tente à sa manière de marquer de son empreinte l'art guadeloupéen. Originaire de la République CentrAfricaine, petit pays situé cœur du continent mère, depuis 2011, elle a fait de l'archipel guadeloupéen sa nouvelle terre d'accueil et d'inspiration. Ses créations uniques en leur genre, à la croisée des chemins entre l'Afrique et la Guadeloupe sont un clin d'oeil à cette bi-culturalité qui façonnent son art. Elle s'est fait notamment connaître pour la confection de ses masques dont un a été utilisé par le groupe de carnaval VIM lors d'un de ses défilés. Face à nos caméras, elle est revenue sur son cheminement tant personnel qu'artistique.






The Link Fwi : Bonjour Judith Tchakpa, bienvenue sur The Link Fwi, premièrement qui es-tu ? Peux-tu te présenter à nos lecteurs (trices) ?



Judith Tchakpa : Salut à tous, je suis Judith Tchakpa, créatrice de la marque Emoi Créations, qui est une marque de confection de bijoux, vêtements et accessoires de mode textile. Emoi Créations est, je dirais afro-centrée mais je préfère dire qu'elle est ethnique, je suis également artiste en design textile. Je suis originaire de la République Centrafricaine et je vis en Guadeloupe depuis 2011. C'est ici que j'ai découvert mon art que je pratique de manière autodidacte.


TLFWI : Donc tu es autodidacte, ce qui veut dire que tu n'as jamais pris de cours, été dans une école de design et de mode ?


J.T : Pas encore (rires). Oui, je suis totalement autodidacte. Je suis animé par mes envies, mes passions, mes visions aussi, mais je n'ai jamais été en école pour apprendre ce que je fais aujourd'hui. Sinon, j'ai été témoin des scènes de confection, car ma mère, ma grand-mère et mes tantes, en fait beaucoup de membres de ma famille savent coudre.


The Link Fwi : On sait que tu es créatrice de bijoux, designer de mode, Comment es-tu entré dans ce milieu ? Quel a été le déclic ?


Judith Tchakpa : Cela s'est fait progressivement, mais ma première réflexion s'est faite autour d'utiliser mes talents, car à cette période j'étais coordinatrice dans un centre de formation spécialisé dans le développement personnel et une question a surgi c'est " comment être épanoui au quotidien tout en prenant en compte, les réalités du quotidien, à savoir l'économique et comment payer ses factures ? Je me suis donc posé la question de ce que je voudrais faire ? Il m'est apparu que je savais confectionner et de là, j'ai décidé de concevoir des colliers avec du tissu. J'ai regardé des tutos sur les réseaux sociaux mais aussi sur Youtube ou Dailymotion, puis je me suis essayé et c'est comme cela que j'ai débuté. Après, j'ai montré mes premières réalisations à mes amis et ils ont aimé, me demandant qui les avait conçu ? Par la suite, ils ont eu l'idée de faire des ventes-privées et du coup, j'ai commencé à me faire une clientèle grâce au bouche à oreille. J'ai continué à organiser des ventes privées. Ensuite, j'ai créé ma marque, puis des personnes m'ont contacté pour savoir si je ne savais ou si je ne pouvais pas réaliser des vêtements. Comme je le disais, ma mère savait coudre et utilisait une machine à coudre, je la voyais faire du coup, je suis allé m'acheter une machine à coudre, je me suis exercé, entraîné. J'ai progressé et enfin, je me suis lancé dans la conception de vêtements. C'est donc comme cela que j'ai commencé le design textile.



TLFWI : Quelle fut la réaction de tes proches quand tu t’es lancé dans le design et l’art ?


J.T : Ils étaient enthousiastes, mais en même temps ils étaient réticents car, comme tous parents, ils se sont inquiétés. Leur plus grande appréhension fut du point de vue économique. Ils se sont demandés comment j'allais vivre, payer mes factures. Ils ne comprenaient pas comment, une jeune femme diplômée en droit allait faire pour vivre car, j'allais quitter mon travail etc. Je pense que leurs interrogations, même jusqu'à présent m'ont toujours poussé, m'ont toujours challengé et chaque fois je leur montre que c'est possible. Certes, je n'avais pas pensé à l'art au départ mais aujourd'hui, je m'y sens bien. Après effectivement, la faille reste à trouver un équilibre financier ou un flux financier régulier. Après, il y a eu le stade où quand, j'ai entamé ma transformation capillaire et physique, leurs interrogations étaient encore plus grandes, me demandant même si je ne devenais pas folle ou si je n'étais pas envouté ( rires). Après, je pense qu'ils étaient inquiets et c'est légitime. Ils voulaient savoir à quoi j'allais dédier mes cadeaux, mes talents, mes dons et je pense que c'est aussi important pour eux de savoir l'orientation de mes travaux.



SURMA MASQUE. Photo : Reid Van Renesse


The Link Fwi : Comment considères-tu ton art, tes créations ?


Judith Tchakpa : Cet art fait partie de moi. Je dirais que c'est une extension de ma personne. Après, il y a différents courants telles que mes origines qui m'influencent, les danses, les cultures que j'ai croisé et dans lesquelles je grandis et auxquelles je suis particulièrement sensible. C'est vrai que j'ai une limite à ta question mais, en réponse, c'est ce qui me vient. Que mon art ou ce que je propose c'est ma compréhension du monde et je me plait à le retrouver dans le tissu. Dans les fibres, j'y vois un corps humain, je ne sais pas comment l'expliquer (rires). Je vois le tissu comme un corps, les liens qu'on y fait au niveau des générations, au niveau de la peau. Je compare les fils à des vaisseaux sanguins. J'ai une lecture différente de la matière, je la lie au corps. C'est la raison qu'il est bien de se prêter à la parure. Je m'explique, l'habillement fait aussi qui nous sommes. Les personnes nous caractérisent bien souvent en fonction du textile que nous portons et la façon dont nous avons choisi de nous vêtir. L'habillement dit beaucoup sur les classes sociales, sur l'individu en lui-même et je sais que dans beaucoup de cultures ancestrales, cette classification a existé et elle continue d'exister. Je sais aussi qu'en Guadeloupe, ce fut le cas notamment au travers des coiffes et autres maré tèt qui définissaient le rang et le statut de la femme qui le portait. En Afrique aussi nous avons ces mêmes transpositions, au niveau de la tenue, du bijoux ou du tissu qui peut être soit du bogolan, soit du dan faso ou encore le wax qu'on sait présent en Afrique...


mais qui n'est pas d'Afrique...


J.T : En tout cas au niveau de sa fabrication, il n'est pas d'Afrique mais l'esprit est d'inspiration africaine. C'est vrai que la limite du wax c'est que le marché tout autour ne participe pas vraiment au développement de l'Afrique.


TLFWI : Quels ont été ou quels sont les designers, créateurs de mode qui t’ont donné l’envie de créer et de concevoir ?



Judith Tchakpa : Déjà ma mère, designer hors pair (rires). Non mais, j'aime le travail de beaucoup de créateurs mais, je ne pourrais pas en citer un particulièrement qui m'aurait inciter dans ma démarche de création. Raison pour laquelle, je parle de mes influences dont ma mère qui est la personne que j'ai le plus sollicité. J'avais une vision de ce que j'allais faire après c'était me mettre à l'acte. Je ne dis pas que je ne m'inspire pas d'autre personnes, mais comme j'ai une qualité à ne pas retenir tous les noms (rires) mais aussi j'essaie de toujours travailler sur moi-même et sur ce qui me traverse.



The Link Fwi : On sait que tu es de la République Centrafricaine, mais pourquoi avoir choisi la Guadeloupe pour lieu de vie ?



J.T : Tout simplement par amour ! J'étais amoureuse d'un Guadeloupéen et nous étions en couple. (rires) Il m'a fait connaître la Guadeloupe. Quand je raconte cela, on me dit souvent " ah ! tu as fait le bateau. C'est le voyage classique". Donc apparemment, beaucoup de personnes échouent par amour en Guadeloupe (rires) mais j'accepte. Il a donc été ma passerelle. Nous vivions en France, plus précisément à Perpignan. Après son doctorat, il a trouvé un emploi ici en Guadeloupe, je l'ai donc suivi en compagne dévouée. Nous avons eu deux ans de vie commune ici mais au final j'ai eu plus ou moins des maux, sans doute liés à mon adaptation, mais je savais une chose c'est que j'aimais ce territoire. J'ai eu un emploi, nous nous sommes installés mais après nous avons rompu. Après cette séparation, il était question pour moi de savoir ce que je devais faire, est-ce que je restais ? Est-ce que je démissionnais ? Finalement, j'ai patienté jusqu'à la fin de contrat, entre temps j'ai fait d'autres rencontres, le temps de la fin de contrat, qui m'ont fait voir la Guadeloupe par moi-même ce qui veut dire que la connaissait à travers ce couple que nous formions, d'ailleurs grâce à lui, j'ai appris beaucoup sur ce territoire notamment, il avait une passion pour la langue créole, ce qui m'a permis d'apprendre le créole, j'ai appris à mieux connaître les Guadeloupéens et de voir certaines résonnances. Après si je suis resté ici c'est que je m'y sens vraiment bien. J'ai l'impression d'être comme chez moi. Certes, je ne pourrais pas comparer à des espaces comme en Afrique mais, je pense qu'il y a une essence, un savoir, une sorte de magie qui font que je m'y sente bien. Les choses continuent de se révéler d'où ce cheminement personnel, cet emploi dans ce A de développement qui m'a permis de me rapprocher de moi-même et j'ai décidé d'installer mon entreprise. Les opportunités se faisaient et se font toujours. Du coup, je suis encore en Guadeloupe, j'aime cet archipel. Ce n'est pas l'Afrique, c'est complètement différent mais des échanges sont possibles entre les deux espaces.



SURMA MASQUE. Photo : Reid Van Renesse

TLFWI : Ces deux cultures sont-elles sources d’inspirations pour toi et ta créativité ?


J.T : Je dirais que oui. Par exemple, j'ai commencé des travaux avec des masques avec lesquels je visite différentes cosmogonies, différents espaces et différents peuples et je trouve qu'ici en Guadeloupe, il y a un " ancien " qui est certes différent mais j'aime beaucoup, par exemple cette transmutation du noir qu'il y a dans cette culture, au sens où , je parle du Noir, donc le peuple qui vit sur cette terre. On ne va pas nier l'origine africaine des Guadeloupéens mais comme je tiens souvent à le dire, les Guadeloupéens ne sont pas non plus africains. Ils ont une véritable identité, ils peuvent s'ériger en tant que tel et avec toutes les influences qui les composent. A savoir l'influence africaine, indienne, européenne et amérindienne. Ils n'ont pas une prédominance de l'un sur l'autre. Cela m'inspire beaucoup dans mes travaux notamment dans la confection du masque Akan qui croise les espaces, Caraïbe donc la Guadeloupe et l'Afrique, plus précisément la cosmogonie Gouro. Un peuple qui vit en Côte d'Ivoire. Avec ceci, j'ai décidé de revisiter le salako qui est la coiffe traditionnelle de l'archipel des Saintes, issu des métiers de la vannerie. Donc il s'agit d'un chapeau que portaient et que portent encore les saintois, qui fait partie du patrimoine de la Guadeloupe et qui également inscrit à l'Unesco, tout comme la danse qui j'ai choisi autour d'une divinité Gouro. Ce masque m'a permis de faire la jonction des deux espaces. Ils sont tous les deux liés, c'est indéfectible. Donc utiliser le salako, et refaire vivre cette divinité a été pour moi une autre façon de faire une appropriation culturelle ou du moins d'en révéler une nouvelle. L'idée est pour moi de valoriser les cultures et les peuples. Notamment le peuple Noir dont je suis originaire. Par ailleurs, selon moi, cette passerelle entre les deux espaces se fait par le biais de l'eau. Si on remonte encore l'histoire et au delà de la traite négrière, tous ces peuples qui composent la Guadeloupe sont venus par l'eau, par la mer, par le bateau. La mer est donc très présente ici mais aussi en Afrique. Elle a fait la jonction entre les deux espaces.


The Link Fwi : On a l’impression en Guadeloupe que les bijoux ou créations locales dites ethniques, le fait main, deviennent plus à la mode que les bijoux traditionnels types or, as-tu la même impression ?



Judith Tchakpa : Selon moi, il y a un vrai travail des consciences qui se fait. Les gens ont plus accès à la connaissance. Non pas qu'elle était cachée mais elle n'était tout simplement pas diffusée de la même manière. Aujourd'hui par différents sens, le savoir se vulgarise et se démocratise. Le fait de connaître c'est mieux, on ne se limite plus, on sort de la peur. Par exemple, lorsque nous décidons de porter un collier en bois, nous savons pourquoi nous le portons. Peut-être que nous comprenons les vertus. Pourquoi nous choisissons des graines et des plantes naturelles ? Tout simplement parce qu'il y a des vertus. A mon sens, le peuple noir fait une réappropriation qui se fait à tous les niveaux : alimentaire, vestimentaire, culturel et à différents points. Plus que nous allons démocratiser les connaissances plus que les personnes vont se les approprier. Il s'agit donc d'un travail éducatif.



A.KÂN Masque. Photo : ELMS Photography

TLFWI : Si on revenait à tes créations, parle-nous de tes fameux masques Akan qu’on a pu voir dans VIM ou même Zheu celui en forme d’éléphant ? D’où t’es venue l’idée de créer ces masques, quelle fut ton inspiration ? Parle nous de l’histoire de ces masques.



J.T : Ce sont les fruits de mes réflexions ainsi que des rencontres que je fais. Par exemple, le Zheu mask est l'interprétation, enfin mon interprétation du masque de l'éléphant grâce auquel je visitais une cosmogonie des peuples Bamilékés, qui sont un peuple frontalier de la Centrafrique et nous avons une origine commune, qui est Bantou. Il faut savoir qu'il existe encore ces cultes là en Afrique. Les Bamilékés continuent de faire leur culte et leurs rituels avec ces masques parmi lesquels le masque de l'éléphant. Ce qui m'intéresse dans mes créations, c'est le sens qu'à chaque chose. Tout a une symbolique. La couleur, comme l'animal. L'éléphant m'est venu non seulement parce que je visitais les Bamilékés mais aussi en terme d'esprit car, c'est un animal qui incarne la sagesse et qui a une conscient très élevée. C'est véritablement le roi de la jungle, contrairement au lion, comme l'éléphant Babar (rires), non j'aime beaucoup ce dessin animé (rires). Il me permet de parfaitement illustrer cette qualité royale qu'a l'éléphant et de sagesse que le lion ne possède pas, car, celui-ci représente la partie fougueuse et égotique de l'être humain. Le lion est une part inachevée de l'Etre, tandis qu'avec l'éléphant nous sommes dans la sublimation totale. Ce sont donc tous ces paradigmes que je visite. Du coup, c'est un totem chez les Bamilékés d'où sa mise au jour dans le cadre d'une exposition collective en 2019. C'est d'ailleurs à cette période, vers novembre 2019 qu'est né Akan et aussi que j'ai pris part grâce à des artistes Guadeloupéens, il y a Yeswoo Dini, Bruno Metura, Rudy Marc Roquelaure etc avec lesquels j'ai exposé à la brasserie Lekouz et nous avions prévu de partir à la Nouvelle- Orléans avec une association nommée Art aux Plurielles que j'ai intégré. Pourquoi la Nouvelles Orléans ? Car, eux aussi, là-bas, ils ont cette tradition du carnaval. Puis ils sont demandeurs d'apprendre sur les autres cultures créoles et moi, je voulais apporter cette part d'Afrique parce que ce qui était intéressant avec cette rencontre avec des personnes d'ici et moi d'ailleurs était de mixer et de faire apparaître une autre forme de créolité. L'autre choix que je fais vient au niveau du choix des couleurs. Il y a une véritable symbolique réelle et spirituelle pour moi. Pour l'éléphant, nous sommes dans des couleurs animistes, on retrouve la palette du blanc, du noir et du rouge, donc le début, la fin et la vie au milieu. Le rouge symbole de la vie, de la passion, de l'amour. Le noir, représente la naissance car, lorsque nous sortons du ventre de notre mère, nous sortons du noir, donc le noir c'est le commencement et quand tu meurs, tu vas vers l'illumination, d'où le blanc. Quand nous analysons certaines pratiques cultuelles de certains peuples africains, ils vont se parer de blanc sur leur peau pour être visible de l'autre monde. Il faut savoir qu'il y a le monde visible et le monde invisible et donc il y a une façon de communiquer avec eux. Il s'agit aussi pour moi de faire revivre ces esprits qui existent autour de nous.




Zheu Masque. Photo : Djaalm Stricker



The Link Fwi : Toi qui est de la Centrafrique, trouves-tu des similitudes entre les cultures guadeloupéennes et celle du continent mère ? Ou tout simplement c’est totalement différent ?



Judith Tchakpa : Je dirais dans un premier temps que non. Par contre, ce que je retrouve en Guadeloupe et dans ma Centrafrique c'est au niveau de la langue. Par exemple, il y a des similitudes de mots. J'ai beaucoup donner cet exemple, en créole pour désigner la partie des fesses, nous disons " bonda ", en sango, il y a une consonne supplémentaire donc nous disons " N'bonda" c'est juste une perte d'une lettre ou phonétiquement, elle s'est transformée mais c'est pareil. Au niveau gastronomique, il y a par exemple un plat de chez nous que nous nommons le Ngunza ou Ngounja qui est à base de feuilles de manioc et quand je vois le calalou antillais, j'y vois une ressemblance bien que nous n'utilisons pas la patate douce où les autres végétaux comme dans votre plat et aussi nous n'utilisons pas le crabe comme vous mais en terme d'aspect il me fait penser à ça. Après, je ne connais pas tous les pays d'Afrique, mais essentiellement la Centrafrique mais j'ai été influencé par les ethnies de chez moi, principalement les Bandas et les Yakomas, je connais un peu de leurs rites. Après, on peut dire qu'il y a eu une transmutation des cultures africaines ici, les peuples qui ont été déportés, on refait une réadaptation. On y retrouve dans les traces, différentes cultures africaines. Rien que le gwoka, il me rappelle le Sénégal qui a aussi cette culture du tambour. Ainsi, quand on visite ou on apprend de la culture créole, on constate ces similitudes. C'est aussi la raison pour laquelle je dis que j'aime vivre en Guadeloupe.



Zheu Masque. Photo : ELMS Photography



TLFWI : Combien de temps te faut-il pour réaliser ces masques ou ces tenues. Par exemple Akan et Zheu ?


J.T : En fait tout dépend des techniques que je choisi d'utiliser par exemple, j'ai fait plus de coutures sur Zheu. Après, si je devais parler du temps, je ne calcule pas vraiment, mais en tout cas des jours. Je commence la réflexion et c'est au fur et à mesure des jours que des questions vont se poser. Ensuite dès que j'ai posé les bases, je commence la confection. Evidemment, je m'arrête pour aller dormir, manger etc (rires) Non mais je dis ça car lorsque je dis que je travaille trois jours complets, les gens pensent que je suis en trance complète et que je travaille non stop sans m'arrêter.(rires) Par contre Akan m'a pris beaucoup plus de temps. J'ai choisi de travailler sur toutes les fractales de la vannerie et le salako utilisé comme il était assez gros et que j'ai fait des incrustations de fils donc, il fallait affiner le fil, puis, il m'a fallu travailler la structure du masque donc, faire une modélisation de cette face. Il y a aussi eu le choix des matériaux. J'ai par exemple mélangé du tulle, du fil fin, du jersey, j'ai aussi mis des perles et différentes couleurs. Je pense que Akan m'a pris au moins deux semaines de travail. En plus, tout est fait à la main. Après, j'ai voulu aussi faire une présentation avec une mise en scène, c'est-à-dire porter le masque. Pour cela, j'ai collaboré avec une performeuse, Nefta Poetry que j'ai accompagné à construire son masque, dans le sens où penser la tenue et la concevoir avec elle afin qu'elle puisse le porter. Vous comprendrez donc que c'est un long cheminement.



( A.KÂN Dje_Lalou Masque. Performeuse Nèfta Poetry. Photos : Reid Van Renesse )




The Link Fwi : D'ailleurs, on sait que le groupe de carnaval VIM a réutilisé AKAN pour son déboulé du dimanche ce qui a entraîné un vif attrait de la part des carnavaliers et du public, comment la connexion entre le groupe et toi, s'est-elle faite ?



Judith Tchakpa avec VIM. Photo : Reid Van Renesse


Judith Tchakpa : Encore une fois, le hasard (rires). En fait le groupe VIM, je le connaissais en tant que groupe de carnaval. Ensuite, j'ai beaucoup d'amis qui sont membres de ce groupe, j'ai pu apprendre de leur vision du carnaval, savoir comment il faisait leurs déboulés, j'ai d'ailleurs assister à quelques uns. Après, c'est grâce à une très bonne amie à moi qui est elle aussi dans ce groupe, qui d'ailleurs m'encourage depuis le début dans mes démarches artistiques. Un jour, elle passe me voir à la maison et elle voit le masque sur lequel je travaillais, et là, elle me dit que ce masque c'est pour VIM. Pour elle, naturellement ce masque allait avec la vision du groupe. Après, je pense qu'elle a proposé à Ruddy Benjamin, le président du groupe qui est aussi le directeur artistique et j'ai été contacté par le conseil d'administration du groupe. Ils se sont déplacés dans mon atelier. Ce jour-là, j'ai fait une présentation du masque, son histoire et ils ont vraiment aimé. Ils voulaient déjà un, revenir en force avec un vrai costume vu que cela faisait longtemps qu'il n'avait pas fait le déboulé du dimanche gras, et partager avec le public cette expérience. J'ai de suite été partante. Pourquoi ? Tout simplement parce que, la réflexion autour de mon travail est de révéler le divin et l'appropriation par la population de Akan a porté une autre avancée dans mes travaux. Faire vivre ce masque avec les carnavaliers a été magnifique. Surtout qu'après, ils m'ont demandé s'ils pouvaient faire des déclinaisons. Ils m'ont expliqué la formation et la notion de satellites qui leur est propre. Les satellites scintillent donc leurs costumes sont généralement différents des autres carnavaliers. J'ai entamé une réflexion avec eux sur les couleurs, je leur ai partagé mon ressenti et l'esprit que je souhaitais partager avec eux et le public du dimanche. En outre, ce que j'aime aussi chez VIM, c'est son travail avec la gente féminine, au niveau de l'appropriation du corps. Ils valorisent le divin féminin et ensemble avec Akan nous avons mis en avant ce côté divin chez la femme car, il faut savoir que Akan est une divinité féminine puisqu'elle représente l'abondance, la fertilité , la paix et, j'ai aussi apprécié le fait que les hommes puissent se prêter au jeu et acceptent de révéler leur divin féminin. Donc oui, beaucoup de réflexion, beaucoup de respect de ma démarche artistique et spirituelle. J'ai vraiment aimé cette collaboration. Surtout que, j'ai défilé avec VIM, une grande première pour moi et une occasion d'incarner cette divinité.




(Déboulé VIM. Photos : Reid Van Renesse)


TLFWI : On constate que tu parles beaucoup de spiritualité, est-ce que le côté spirituel est important pour toi ?


J.T : Je pense que oui. Un, nous sommes des êtres humains, nous sommes tous dotés d'esprit donc par essence, je le suis et nous le sommes. Après tout dépend du cheminement de chacun, par rapport à ses croyances, ses cultures, son éducation, donc oui, je dirais que je suis un être spirituel.



SURMA MASQUE. Photo : Reid Van Renesse

The Link Fwi : Est-ce difficile de créer et de vivre de son art et de ses créations en Guadeloupe ?



Judith Tchakpa : Honnêtement, je ne sais pas. Je m'attache à ma propre expérience, j'ai mes difficultés sans doute liées à mon fonctionnement, car c'est vrai que je fais venir des produits d'ailleurs mais je pense que la Guadeloupe a assez de structures pour permettre à quelqu'un de confectionner et lancer sa propre ligne de vêtements. Il y a des merceries, des fournisseurs, il y a aussi de quoi faire acquisition des matières premières ici. Me concernant, je devais aussi accepter mon talent et mes capacités. Pour ce faire, je remercie mon entourage pour les encouragements. Après, si je devais évoquer des difficultés cela concerne ma collaboration avec certaines structures de l'Etat qui nous demande d'être à jour dans nos cotisations, de payer les taxes et au final, elles ne nous payent pas. Il faut courir après elles, pour recevoir notre paiement et c'est inadmissible ! Il faut faire du contentieux, aller dans le juridique et ça devient problématique. C'est donc cela la limite à mon travail. Surtout quand tu sais qu'ils apprécient le travail, c'est eux qui viennent te chercher pour cette qualification, mais ils ne payent pas. (rires) Surtout que j'ai des clients privés qui passent commande que je mets en attente. Au final, je ne suis pas payé par la structure, pourtant il y a un contrat signé et qui stipule trente jours pour le paiement. Les trente jours passent et toujours rien. De trente jours, on passe quarante jours, puis à cinquante jours et toujours rien. C'est peinant, je dirais même handicapant et je pense vraiment qu'il faut être fort mentalement pour être designer textile artiste etc.


TLFWI : Justement quelles sont les expos auxquelles tu as participé ici ou ailleurs ?



J.T : Ma toute première exposition a été CRI DE FEMME en 2018 au Pavillon de la Ville de Pointe-à-Pitre. Ensuite, j'ai fait INSTINCT avec So-Aguessy et Elodie Bellejambe. J'ai fait la POOL ART FAIR, puis ALLIANCE ET DISSONANCE avec les artistes à Lékouz avec Yeswoo Dini, Ruddy Marc Roquelaure, Bruno Metura. Encore une nouvelle POOL ART FAIR en 2020 du fait de la pandémie donc il y a eu une partie en ligne et une partie physique avec une semaine d'exhibition et de rencontre avec le public. Pour terminer AMINA qui a été l'expo photo de Nicolas Nabajoth. Ma carrière est assez récente.



TLFWI: En ce moment quelle est ton actualité ?


Judith Tchakpa : A vrai dire, j'ai mes deux entités, au sens où j'existe en tant que Judith Tchakpa, l'artiste et je vais bientôt présenter un nouveau masque. L'idée sera d'inviter les gens à le porter. Cette fois j'aborderais une nouvelle culture du continent. J'ai déjà l'idée. Puis, il y a Emoi Créations, qui reste ma passion, pour laquelle je prévoit la création d'un site marchand ce qui me permettra d'honorer les commandes et les demandes venant de l'Hexagone ou d'ailleurs et augmenter mon chiffre d'affaires. Je pense aussi décliner une nouvelle collection pour la partie Emoi et intégrer plus de pièces pour les hommes.



The Link Fwi : Où pouvons-nous suivre ton actualité ? Es-tu sur les réseaux sociaux ?


J.T : Je suis sur les réseaux sociaux. Instagram et Facebook : Judith Tchakpa. Egalement Emoi Créations qui est aussi sur les réseaux sociaux. Après, je fonctionne beaucoup par bouche à oreille. Je distribue mes produits par ventes privées donc ma clientèle connait le processus et j'invite toutes les nouvelles personnes à m'envoyer un message à m'écrire pour savoir si les produits sont disponibles vu que chaque collection est limitée et unique.


The Link Fwi : Merci Judith


Judith Tchakpa : C'est moi qui vous remercie