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Le cancer de la prostate des travailleurs agricoles reconnu comme maladie professionnelle

C'est une grande avancée dans le dossier du scandale du Chlordécone. Les travailleurs agricoles souffrant d'un cancer de la prostate à cause du chlordécone vont pouvoir déposer leur dossier pour réclamer une indemnisation à l'État. Depuis, mercredi 22 décembre, le cancer de la prostate des travailleurs agricoles est reconnue comme maladie professionnelle.




La question de la pollution au Chlordécone a déjà fait couler beaucoup d'encre. Il faut dire que dans l'histoire contemporaine des Antilles-Françaises et plus largement de la France, c'est le scandale écologique de ces quarante dernières années. Au delà de l'aspect environnemental, c'est surtout un scandale politique, aux accents post-coloniaux qui s'est déroulé en toute impunité durant toutes ces années en Guadeloupe et à la Martinique. Quarante années au cours desquelles les différents gouvernements de droite comme de gauche ont délibérément fermé les yeux sur les pratiques de non respect de l'environnement orchestrées par les planteurs, en grande majorité issus de la caste des békés.


En effet, l'histoire du Chlordécone remonte au début des années 1970 lorsque la Commission des toxiques refuse à deux reprises l’homologation de la molécule : elle fait partie de la famille des organochlorés, toxiques. Après vérification, les chercheurs ont constaté qu’elle s’accumulait dans les tissus animaux ainsi que dans l’environnement, où elle est extrêmement persistante. Cela n’empêche pas le ministre de l’agriculture, un certain Jacques Chirac ( qui deviendra président en 1995) de donner son aval en 1972. Il délivre une Autorisation de Mise sur le Marché (AMM) provisoire pour le chlordécone sous la dénomination commerciale de Képone. Trois ans plus tard, le chlordécone est interdit aux Etats-Unis.


A cette période, pour les planteurs locaux, le Chlordécone était le seul pesticide qui parvenait à éliminer le charançon du bananier, ce parasite qui mettait régulièrement en péril les plantations dans les îles de la Martinique et de la Guadeloupe dont l'économie tournait (et reste encore aujourd'hui principalement centrée) autour de la culture de la banane et de la canne à sucre. Une quasi monoculture d’exportation vers l'ancienne métropole coloniale. La molécule miracle n’obtient qu’une autorisation provisoire d’une année. Elle n’a cependant été réexaminée qu’en 1976, pour être prolongée. Pourtant, un an plus tôt, en 1975, un grave accident marque précocement l’histoire du pesticide. Pour la petite histoire, à l’usine d’Hopewell (Virginie), l’une des trois qui fabriquent le pesticide aux États-Unis, plusieurs dizaines de personnes sont victimes d’intoxication au chlordécone. Des employés sont affectés, mais aussi des riverains, du fait des rejets dans les eaux. Les examens établissent un lien de cause à effet avec des troubles neurologiques apparus par la suite (tremblements, nervosité…). Conséquence : les États-Unis bannissent le chlordécone en 1977.


Pourtant aux Antilles Françaises, les pulvérisations se sont poursuivies trente ans après les premières mises en gardes. D'aucun ne pourra dire, qu'il ne savait pas ou qu'il ignorait les recommandations. En effet, de forts indices de pollution et des preuves locales de contamination des écosystèmes ou des aliments ont été cités de manière récurrente depuis la fin des années 1970, notamment par les rapports suivants : le rapport Snégaroff (INRA, 1977) ;le rapport Kermarec, 1979-1980 ;une étude de l’estuaire du Grand Carbet (UNESCO, 1993); le rapport Balland-Mestres-Faget, mission d’inspection diligentée par les ministères de l’environnement et de l’agriculture (1998).


D'autres rapports suivront dans les années 2000, mais aucune interdiction n'est engagée par le Gouvernement, bien trop aveuglé par l'argent du Lobby (béké) des producteurs de banane. Lobby qui a tenu pendant longtemps les mêmes discours pour que les pulvérisations se poursuivent : Concurrence avec la Banane Dollar (banane sud-américaine), les intempéries, les ouragans mais surtout le charaçon. Dans le reste du Monde, le pesticide est interdit. En France, en 1990 le Chlordécone est finalement interdit sur le territoire hexagonal pour protéger la santé de la population. Sauf aux Antilles-Françaises, où le pesticide est utilisé jusqu’en 1993, date où il perd enfin son autorisation. Malgré son interdiction complète et définitive, l'insecticide est toujours présent dans les sols où il peut persister environ 700 ans. De plus, on sait qu'un trafic de Chlordécone aurait eu lieu dès l'année de son bannissement. Des révélations portées par le chercheur Eric Godard, ancien fonctionnaire de l'ARS de la Martinique. Des trafics de chlordécone qu'il supputerait étant donné le très bon état des sacs du pesticide saisis en 2002. Plus probant encore, il expliquera avoir été témoin de plusieurs échanges de mails entre la DIREN (Direction de l'environnement) et la DGCCRF (Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes) faisant état de fraudes, de trafics organisés. Un trafic, sans doute pensé par les puissants planteurs de bananes regroupés que depuis 2003, au sein de l'Union des Groupements de Producteurs de Bananes de Martinique et de Guadeloupe (UGPBAN) avec la complicité d'anciens membres des gouvernements précédents.


Pour rappel, le scandale sanitaire a débuté en 2002, avec l’arrivée des patates douces de Martinique au port de Dunkerque. L'analyse confirmant la présence de Chlordécone dans les tubercules a rendu l’affaire publique. Sans aucune hésitation, au nom de la santé de la population française, elles ont été détruites. Cette révélation marque le début de la médiatisation du scandale scanitaire. Ainsi, après des années de silence de déni et plusieurs procédures, ce n'est qu'à partir de l'année 2019 que le gouvernement par la voix du président Emmanuel Macron a finalement reconnu ses erreurs dans ce dossier. Malgré le mea culpa, le dossier du Chlordécone est menacé de prescription. Un sentiment d'injustice que vivent les antillais qui y voient une nouvelle forme de discrimination à leur encontre, citoyens de seconde zone. Pour rappel, aux Antilles ( Guadeloupe et Martinique), le taux d'incidence du cancer de la prostate est d'environ 220 cas pour 100 000 habitants par an. En France Hexagonale, il est d'environ 90 cas pour 100 000 habitants par an.


Concernant la mortalité, alors que l'on observe une diminuion dans la plupart des pays dits développés, ce qui pourrait être expliqué par les avancées significatives sur le plan thérapeutique mais aussi, selon certains auteurs, par le dépistage individuel. En France, le taux de mortalité est de 7,9 pour 100 000 personnes-années, soit environ 8 000 décès par an tandi qu'aux Antilles-Françaises, il est de 23 pour 100 000 pers/an.


De possibles indemnisations sous certaines conditions :


Ce mercredi 22 décembre la question de la pollution au Chlordécone a franchi une nouvelle étape, puisque le décret reconnaissant comme maladie professionnelle les cancers de la prostate liés à l’exposition d’un pesticide toxique largement utilisé pendant plusieurs années en Guadeloupe et en Martinique est paru au Journal officiel. Il permettra de faciliter l’indemnisation des victimes. Une nouvelle que les Martiniquais et les Guadeloupéens attendaient depuis longtemps. Le gouvernement en avait fait l’annonce un mois auparavant. Le décret précise la liste des “travaux exposant habituellement aux pesticides” : lors de la manipulation ou l'emploi de ces produits, par contact ou par inhalation” et “par contact avec les cultures, les surfaces, les animaux traités ou lors de l'entretien des machines destinées à l'application des pesticides”.


Déjà en 2013, l'Inserm, dans son expertise Collective avait avait conclu à la présomption forte d’un lien entre l’exposition aux pesticides, sans distinction de familles chimiques ou de substances actives, chez les agriculteurs, chez les applicateurs de pesticides et chez les ouvriers de l’industrie de production de pesticides et le risque de survenue du cancer de la prostate. De plus, l'Expertise soulignait que " pour le chlordécone, le risque de survenue de la maladie était également plus élevé chez les sujets déclarants des antécédents familiaux de cancer de la prostate parmi les apparentés au premier degré et plus élevé chez les patients présentant une forme agressive de la maladie au moment du diagnostic."


Néanmoins, on apprend que les indemnisations se feront sous certaines conditions. salariés agricoles, qui pourront demander ce statut à deux conditions : qu’ils aient été exposés au chlordécone pendant au moins dix ans, et que le délai de prise en charge (entre la dernière exposition et le diagnostic de la maladie) soit de moins de 40 ans. Ce qui signifie qu'une victime doit avoir été diagnostiquée au plus tard 40 ans après la dernière exposition au pesticide pour pouvoir être considérée comme souffrant de la maladie professionnelle. Ensuite, le dépôt du dossier d'indemnisation doit s'effectuer dans les deux ans suivant la détection du cancer. Le chlordécone ayant été interdit en 1993 en Guadeloupe et en Martinique, les derniers travailleurs agricoles ont jusqu'en 2035 pour faire valoir leurs droits.


Le ministère de l’Agriculture précise que les personnes exposées moins de dix ans pourront quand même faire une demande au niveau d’une commission régionale... Selon les estimations du ministère de l’Agriculture, les indemnisations s’élèveraient entre 1 000 et 19 000 euros par an environ pour un exploitant agricole. Les enfants exposés pendant la grossesse pourraient aussi en bénéficier.On ne peut pas préjuger en amont du nombre de victimes”...


Une avancée qui est loin d'apaisée les tensions très vives dans les deux régions puisque, certains éléments du dossier judiciaire porté par les associations écologistes représentées par leurs avocats, les syndicats du monde agricole qui représentent les ouvriers agricoles qui on été de près comme de loin en contact avec le pesticide ou encore des avocats des régions impactées comme Harry Durimel, sont encore menacés de prescription.

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