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Quand l'ENA rend hommage à Aimé Césaire.

On le sait, il y a des rues et des quais au nom d'Aimé Césaire, mais aussi des bibliothèques, des médiathèques et autres établissements scolaires au nom de l'écrivain et homme politique martiniquais. Désormais, il faudra compter sur une promotion de l'ENA ayant pour nom celui du chantre de la négritude. Selon une information du JDD, après deux jours et neuf heures de débats, les 119 élèves français et internationaux de la dernière promotion 2020-2021 de l'Ecole Nationale d'Administration (ENA) ont choisi le patronyme d'Aimé Césaire. A savoir qu'il s'agit de la dernière promotion de l'ENA qui deviendra en Janvier 2022, l'Institut national de service public.





L'année scolaire se termine et cela annonce les grandes vacances et leurs moments de détente, avec les barbecues, les balades sur les plages et de possibles voyages hors de l'Hexagone et son état anxiogène du fait de la pandémie. Cependant, cette fin d'année présage surtout la fin d'une histoire, celle de l'ENA. En effet, l'Ecole Nationale de l'Administration créée à la fin de Seconde Guerre Mondiale vit ces derniers instants.


Considérée comme la fabrique des élites de la République, critiquée pour son côté bourgeois et faiseuse de présidents, de ministres ou de parlementaires, rappelons que de Valéry Giscard D'Estaing à Jacques Chirac en passant par François Hollande, sans oublier Edouard Balladur, Laurent Fabius, Michel Rocard, Alain Juppé, Lionel Jospin, Dominique De Villepin, Jean-François Copé, Pierre Moscovici, Chantal Jouanno et Valérie Pécresse pour ne citer qu'eux, la haute école d'administration va donc tirer sa révérence et laissera la place en Janvier 2022 à l'Institut national du service public. C'était une promesse d'Emmanuel Macron, lui-même ancien pensionnaire d'ENA.


Comme l'évoquaient nos confrères de la Voix du Nord : " le 25 avril 2019, en pleine crise des Gilets jaunes. Emmanuel Macron promettait au sortir du Grand débat national de supprimer l’École nationale d’administration pour « bâtir quelque chose qui fonctionne mieux ». Recrutement, formation, carrière.." Le président alors qu'il n'était qu'élève pointait déjà du doigt les manquements de l'Ecole d'administration. Le président faisait même partie de ceux qui réclamaient plus de transparence sur le classement de sortie et demandaient déjà, la suppression de l’accès direct aux grands corps de l’État. Puis, en 2017, le candidat Macron se prononçait contre la suppression de son école. Arrivé au pouvoir, il s'est ravisé et trois ans plus tard, alors que le rapport commandé à Frédéric Thiriez préconise une nouvelle organisation des écoles du service public et le remplacement de l’ENA par « une école de management public à vocation élargie », le président de la République renâcle devant l’obstacle. Et semble préférer une réforme concentrée sur le recrutement. En février à Nantes, en effet, il annonce la mise en place d’une nouvelle voie « Talents », réservée à des jeunes d’origines modestes ou des quartiers défavorisés, qui disposeront de quelques places à l’ENA et dans quatre autres écoles de hauts fonctionnaires. Au final, en 2019, la décision est prise, il n'y aura plus d'ENA. "


Pour l’Élysée, la transformation de l’ENA n’est que le prolongement des actions entreprises depuis 2017 pour répondre à la défiance croissante des Français vis-à-vis des élites administratives et politiques.


Une dernière promotion au nom d'Aimé Césaire :


Ainsi, pour cette dernière, les élèves de l'ENA ont voulu marquer les esprits en baptisant leur promotion du nom du poète et homme politique martiniquais Aimé Césaire. L'annonce a été formulée par l'institution qui détail la façon dont le choix du nom a été fait et les raisons qui ont poussé les derniers élèves de l'école à le faire.


« Après deux jours, et près de neuf heures de débats, les 119 élèves français et internationaux de la promotion 2020/2021 de l’École nationale d’administration ont adopté le nom "Aimé Césaire" ». Nous savons aussi que quatre autres noms ont également obtenu un grand nombre de suffrages : Joséphine Baker, Franz Kafka, Joseph Kessel et Marianne.


Selon l'ENA dont les propos ont été rapportés par le JDD, «les élèves, animés par les valeurs universelles que symbolise Aimé Césaire, tiennent à réaffirmer la force de leur engagement en tant que serviteurs de l’État. En choisissant Aimé Césaire, les élèves souhaitent se placer sous le patronage de ce combattant infatigable de l’égalité, défenseur des invisibles et des sans-voix », a repris l’école strasbourgeoise. « Ses mots résonnent encore dans le monde francophone [...] Les élèves ont voulu rendre hommage à l’élu de la République qui traduit le verbe en actes, ainsi qu’à une vie au service de l’intérêt général, de la Martinique, et de la France »,


Le chantre de la négritude rejoint donc Leopold Sedar Senghor dont le nom a aussi été utilisé par une promotion dans laquelle se trouvait un certain Emmanuel Macron aujourd'hui, président de la République.


Portrait d'un grand homme de la littérature française :



Aimé Césaire né le 26 juin 1913 au sein d’une famille nombreuse de Basse-Pointe, commune du Nord-Est de la Martinique, bordée par l’océan Atlantique dont la « lèche hystérique » viendra plus tard rythmer ses poèmes fût le fils d'un un petit fonctionnaire et d'une couturière. Elève brillant du Lycée Schoelcher de Fort-de-France, il poursuit ses études secondaires en tant que boursier du Gouvernement Français au Lycée Louis Le Grand, à Paris. C’est dans les couloirs de ce grand lycée Parisien que, dès son arrivée, le jeune CESAIRE rencontre Léopold Sédar SENGHOR, son aîné de quelques années qui le prend sous son aile protectrice. Il a eu aussi pour autre ami un certain Léon Gontran-Damas qu'il connaissait depuis le Lycée Schoelcher. En septembre 1934, CESAIRE fonde avec d’autres étudiants Antillo-Guyanais et Africains (Léon Gontran DAMAS, les Sénégalais Léopold Sédar SENGHOR et Birago DIOP), le journal l’Etudiant noir. C’est dans les pages de cette revue qu’apparaîtra pour la première fois le terme de « Négritude », concept forgé en réaction à l’oppression culturelle du système colonial français qui visait à rejeter d’une part le projet français d’assimilation culturelle et d’autre part la dévalorisation de l’Afrique et de sa culture, des références que le jeune auteur et ses camarades mirent à l’honneur. Le projet de la négritude est plus culturel que politique.


Admis à l’Ecole Normale Supérieure en 1935, CESAIRE commence en 1936, la rédaction de son chef d’œuvre, le « Cahier d’un Retour au Pays Natal ». Agrégé en Lettres, de retour sur son île en 1939, pour enseigner, tout comme son épouse, Suzanne ROUSSI ( mariage en 1937) au Lycée Schoelcher, il fait face à la réalité de son île et plus largement des Antilles-Françaises, la colonisation, la grande misère des classes ouvrières dont une grande majorité était descendante des esclaves libérés. Il décide en 1941 de créer avec René MENIL et Aristide MAUGEE, la revue Tropiques, dont le projet est la ré-appropriation par les Martiniquais de leur patrimoine culturel. La même année alors que la Guerre fait rage en Europe, la Martinique et les autres colonies françaises sont à l'instar de la métropole coloniale soumises à la dictature du régime de Vichy représenté en la personne de l’Amiral ROBERT qui instaure un régime répressif, dont la censure vise directement la revue Tropiques ( celle-ci paraîtra, avec difficulté, jusqu’en 1943). La même année, le maître du surréalisme André Breton de passage à la Martinique fait la rencontre d'Aimé Césaire et découvre sa poésie. En 1944, celui-ci rédige la préface du recueil Les Armes Miraculeuses, qui marquera le ralliement de CESAIRE au surréalisme.


Césaire en Haïti : La tragédie du Roi Christophe


Invité à Port-au-Prince par le docteur MABILLE, attaché culturel de l’Ambassade de France, Aimé CESAIRE passera six mois en Haïti, donnant une série de conférences dont le retentissement sur les milieux intellectuels haïtiens est formidable. Ce séjour haïtien aura une forte empreinte sur l’œuvre d’Aimé CESAIRE, qui écrira un essai historique sur Toussaint LOUVERTURE et consacrera une pièce de théâtre au roi Henri CHRISTOPHE, héros de l’indépendance. Alors que son engagement littéraire et culturel constituent le centre de sa vie. Aimé CESAIRE est happé par la politique dès son retour en Martinique.


Retour en Martinique et début en Politique :


En effet, pressé par les élites communistes, à la recherche d’une figure incarnant le renouveau politique après les années sombres de l’Amiral ROBERT, CESAIRE est élu Maire de Fort-de-France, la capitale de la Martinique, en 1945, à 32 ans. L’année suivante, il est élu Député de la Martinique à l’Assemblée Nationale.


Le Député CESAIRE sera, en 1946, le rapporteur de la Loi faisant des colonies de Guadeloupe, Guyane Française, Martinique et la Réunion, des Départements Français. Ce changement de statut correspond à une demande forte du corps social, souhaitant accéder aux moyens d’une promotion sociale et économique. Conscient du rôle de la départementalisation comme réparation des dégâts de la colonisation. Aimé CESAIRE est tout aussi conscient du danger d’aliénation culturelle qui menace les Martiniquais. La préservation et le développement de la culture martiniquaise seront dès lors ses priorités.



Création de Présence Africaine/ Création du PPM :


Partageant sa vie entre Fort-de-France et Paris. CESAIRE fonde, dans la Capitale française, la revue Présence Africaine, aux côtés du Sénégalais Alioune DIOP, et des Guadeloupéens Paul NIGER et Guy TIROLIEN. Cette revue deviendra ensuite une maison d’édition qui publiera plus tard, entre autres, les travaux de l’égyptologue Cheikh Anta DIOP, et les romans et nouvelles de Joseph ZOBEL.


En 1950, c’est dans la revue Présence Africaine que sera publié pour la fois le Discours sur le colonialisme, charge virulente et analyse implacable de l’idéologie colonialiste européenne, que CESAIRE compare avec audace au nazisme auquel l’Europe vient d’échapper. Les grands penseurs et hommes politiques français sont convoqués dans ce texte par l’auteur qui met à nu les origines du racisme et du colonialisme européen. Peu enclin au compromis, Aimé CESAIRE, révolté par la position du Parti Communiste Français face à l’invasion soviétique de la Hongrie en 1956, publie une « Lettre à Maurice THOREZ » pour expliquer les raisons de son départ du Parti. En mars 1958, il crée le Parti Progressiste Martiniquais (PPM), qui a pour ambition d’instaurer un « type de communisme martiniquais plus résolu et plus responsable dans la pensée et dans l’action ». Le mot d’ordre d’autonomie de la Martinique est situé au cœur du discours du PPM.



Aimé Césaire une vie partagée entre politique et écriture :



Parallèlement à une activité politique continue (il conservera son mandat de Député pendant 48 ans, et sera Maire de Fort-de-France pendant 56 ans), Aimé CESAIRE continue son œuvre littéraire et publie plusieurs recueils de poésie, toujours marqués au coin du surréalisme (Soleil Cou Coupé en 1948, Corps perdu en 1950, Ferrements en 1960). A partir de 1956, il s’oriente vers le théâtre. Avec Et les chiens se taisaient, texte fort, réputé impossible à mettre en scène, il explore les drames de la lutte de décolonisation autour du programme du Rebelle, esclave qui tue son maître puis tombe victime de la trahison. La tragédie du Roi Chistophe (1963), qui connaît un grand succès dans les capitales européennes, est l’occasion pour lui de revenir à l’expérience haïtienne, en mettant en scène les contradiction et les impasses auxquelles sont confrontés les pays décolonisés et leurs dirigeants. Une saison au Congo (1966) met en scène la tragédie de Patrice LUMUMBA, père de l’indépendance du Congo Belge. Une tempête (1969), inspiré de Shakespeare, explose les catégories de l’identité raciale et les schémas de l’aliénation coloniale. Pensant à l’origine situer l’action de cette adaptation de Shakespeare aux Etats-Unis, il choisit finalement les Antilles, gardant tout de même le projet de refléter l’expérience noire aux Amériques.


Au total CESAIRE a publié plus de quatorze œuvres, recueils des poésies, pièces de théâtre essais et discours. De nombreux colloques et conférences internationales ont été organisés sur son œuvre littéraire qui est universellement connue. Son œuvre a été traduite dans de nombreuses langues : anglais espagnol, allemand, etc