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Une histoire de la dissidence aux Antilles-Françaises

Dernière mise à jour : 15 juin 2020


Il y a 75 ans, la guerre la plus meurtrière de l'Histoire européenne prenait fin. Des millions d'hommes et de femmes originaires de tous pays confondus ont pris part à des combats sanglants aux quatre coins de la planète. Ils étaient américains, britanniques, canadiens, australiens, néo-zélandais, polonais, grecs, français, africains, algériens etc. Parmi ces soldats à peine sortis de l'adolescence, on comptait des guadeloupéens, des martiniquais et des guyanais. Ils ont bravé la répression et traverser les océans pour libérer la " mère patrie" qui une fois libérée, a sitôt oublié leurs actions héroïques.

( Les Dissidents n'ayant pu rejoindre les États-Unis sont rapatriés aux Antilles à l'été 43, après le ralliement des îles à De Gaulle, surnommé le Général Micro. Ils intègrent le Bataillon de Marche des Antilles n°5, qui défile ici devant le général De Gaulle, le 14 juillet 1944 à Alger. )


Le 8 Mai est une date importante pour la majorité des pays européens. Elle marque fin de la guerre la plus meurtrière de l'histoire, la Seconde Guerre Mondiale. A l'image de la Grande Guerre de 14-18, le second conflit mondial de 1939-1945, comme son nom l'indique fut mondial. En effet, durant six ans, des millions d'hommes et de femmes ont affronté dans différents théâtres d'opération, répartis aux quatre coins de la planète les puissances de l'Axe ( Allemagne, Italie, Japon). A travers les dunes du Sahara en Afrique du Nord,en Sicile, en Italie, en Sardaigne, en Corse, avant de mener de débarquer en Provence( Sud de la France) et en Normandie, en Grèce comme dans les Balkans, aux portes de Moscou et de Stalingrad, même dans le nord de l'Europe et dans l'immense Pacifique, partout, sur terre comme sur les mers,les combats faisaient rage au prix de pertes humaines effroyables.


Ils combattaient dans l'armée rouge soviétique, ils étaient britanniques, américains, polonais, yougoslaves, français ( français de la résistance,Forces Françaises Libres), grecs, norvégiens, finlandais, brésiliens, colombiens, chinois ( chinois communistes/ chinois du Kuomintang). Beaucoup provenaient de l'immense réservoir colonial de la couronne britannique et de l'Empire colonial français. Ces combattants d'Afrique, des Indes, d'Australie, de Nouvelle-Zélande,d'Indochine et du Canada se sont ralliés derrière les leaders charismatiques que furent Winston Churchill premier ministre de la Grande Bretagne et le Général De Gaulle qui suite à son appel radiophonique du 18 Juin 1940, devint la figure majeure de la résistance française dans la lutte contre la domination nazie et le régime collaborateur de Vichy. Animés par le fort désir de justice,de paix et de liberté pour leurs peuples et les territoires qui les ont vu naître, ces combattants souvent très jeunes, à peine sortis de l'adolescence quittèrent leurs familles pour combattre à des milliers de kilomètres de chez eux,au péril de leur vie.


Cependant, parmi ces millions de combattants, les résistants antillais et guyanais ont eux aussi joué un rôle déterminant dans cette guerre contre le totalitarisme. Pourtant, ces hommes et ces femmes ont été oubliés de l'histoire nationale. Au même titre que leurs camarades algériens, marocains, tunisiens et africains, ils ont participé à la libération de la France, mais leur action a été minimisée voire complètement effacée du roman national français.


Au commencement, il y avait le Régime de Vichy...


Comme dans l'Hexagone, l'histoire de la résistance antillo-guyanaise commence dès les premiers jours du régime de Vichy dirigé par le Maréchal Pétain, naguère héro de la Grande Guerre de 14-18, Suite à la débâcle militaire de 1939-1940, il signa l'armistice avec Adolf Hitler chancelier du Reich. Pour le rappel historique, en guerre avec l'Allemagne, la France a vu en un mois ses lignes enfoncées, ses troupes totalement défaites et son territoire envahi par les chars ennemis. Sur les routes de France, c'est l'exode, la fuite éperdue de millions de civils mêlés aux militaires en déroute.Le gouvernement français lui-même s'est replié à Bordeaux et s'en est remis au maréchal Pétain, ancien vainqueur de Verdun (1916). Le 17 juin, celui-ci annonce dans un discours qu'il va cesser le combat et demander l'armistice avec l'Allemagne avec qui il va collaborer.


Bien plus qu'une simple reddition, c'est l'instauration d'une politique de collaboration et de soumission à l'Allemagne nazie qui a engendré la partition du territoire hexagonal en deux zones. Une zone occupée par les soldats de la Wehrmacht totalement sous contrôle nazi et une zone dite libre, contrôlée par les hommes de Vichy avec à sa tête Philippe Pétain épaulé par Laval. Il obtint les pleins pouvoirs le 10 Juillet de cette même année. Dans la foulée, l'ancien héro de guerre supprime toutes les prérogatives démocratiques durement acquises par les français. Son programme politique " la Révolution Nationale", se résume au slogan " Travail, Famille, Patrie" copié collé de celui appliqué par les régimes fascistes proches ou sous domination de l'Allemagne Nazie. Pour l'appliquer, le régime pétainiste s'appuie sur les services de police et les services de renseignements aidés par la Gestapo allemande. Pétain met aussi en place une politique antisémite à l'encontre des juifs français comme étrangers.




Dès l'annonce de la fin des combats par les troupes françaises, De Gaulle qui, à ce moment n'était pas encore un personnage marquant dans la hiérarchie militaire française, décide de fuir la France, le 17 Juin et s'installe à Londres. Dans la capitale britannique, il commença à organiser la résistance d'abord des anciens militaires qui ont eux aussi l'envie de poursuivre la guerre puis des civils qui décident de rallier la résistance à l'oppression. Le 18 juin 1940, il prononce sur les ondes de la BBC (Radio Londres) un discours dans lequel il appellait les soldats français "à se mettre en rapport" avec lui. De fait ce discours, que peu de personnes ont entendu en direct (il sera diffusé en secret les jours suivants) fut considéré comme l'acte de naissance de la résistance française qui s'organisa à la fois à Londres, clandestinement sur le territoire français et même dans les colonies.





En effet, à des kilomètres de la Métropole coloniale, les colonies d'Afrique réunies autour du charismatique gouverneur Félix Eboué se rallient à De Gaulle. Les Antilles-Françaises et à la Guyane, plus vieilles colonies de l'Empire, ne sont pas en reste. Bien qu'épargnées par la violence des combats en Europe, les Antilles-Françaises et la Guyane-Française passent sous le contrôle total du régime pétainiste et ce dès les premières semaines de la défaite de 1940. Il faut dire que la position stratégique qu'occupe ces petits bouts de territoires de l'Empire, n'est pas négligeable. La Martinique et la Guadeloupe sont situées dans la Caraïbe, proche des Etats-Unis et ceinturées d'îles anglophones, à l'époque colonies de l'a Couronne ( la Dominique, Montserrat, Saint-Lucie, Antigua etc), une possible invasion des troupes britanniques ou américaines était une option à envisager, car, du côté des alliés, notamment les américains, ils craignaient que la zone de combat ne s'étende à proximité de leurs côtes. Pour Pétain, il fallait surtout s'assurer la totale maîtrise de ces vieilles colonies et contrer le vent de liberté porté par le puissant parti communiste qui avait des bases solides dans la classe populaire mais également dans les milieux ouvriers et agricoles. C'est la raison pour laquelle en Juin 1940, les Antilles-Françaises ( Guadeloupe, Martinique) deviennent l'une des principales navales de la marine nationale. Un important détachement y est envoyé pour éviter qu'elles ne tombent aux mains des Allemands. Arrive dans les eaux antillaises plusieurs fleurons de la marine de guerre, le Béarn, le Barfleur et surtout l'Emile Bertin qui transporte dans ses cales pas moins de 300 tonnes d'or de la Banque de France. Au total, ce sont 5000 marins qui vont alors stationner en Guadeloupe, à la Martinique et en Guyane, pour ramener le calme dans les colonies et assurer leur fidélité à Vichy, qui nomme l'amiral Robert au poste de haut-commissaire de France aux Antilles et en Guyane. Les pleins pouvoirs lui ont donc été octroyés.


.... Puis la dissidence ou la résistance tropicale :


Installé à Fort-de-France, à la Martinique, cet homme ultraconservateur, vichyste convaincu, antisémite et même raciste est secondé par un état-major de commandement ainsi que par des gouverneurs tels que Yves Nicol basé à la Martinique, ou encore Constant Sorin en Guadeloupe. Suivant l'exemple de la métropole coloniale, le programme de la Révolution Nationale est appliqué dans les colonies d'Amérique. Embrigadement de la jeunesse, culte de la personnalité, chants patriotiques à la gloire du Maréchal Pétain. Tout y passe. L'amiral Robert appuie son pouvoir sur les trois régions grâce aux forces de police et militaire (gendarmerie), aux services de renseignements locaux qui traquent avec violence l'opposition et reçoit aussi le soutien d'une partie des planteurs de la caste Béké. La société est muselée, la classe politique locale est révoquée, dès Juin 1940, une grande partie des conseillers généraux de la Guadeloupe et de la Martinique tente de dire non à l'abandon des combats et à la signature d'un armistice. Ils expriment à l'Amiral Robert et aux gouverneurs leur désir de poursuivre la guerre et que leur soit conféré le pouvoir comme le prévoit la l'article 1 de la loi du 15 Février 1872, en cas de pression extérieure exercée sur l'Assemblée Nationale. Nombre d'entre eux sont arrêtés, subissent un interrogatoire musclé puis sont déportés au bagne en Guyane ou mis aux fers dans les cales de la Jeanne d'Arc.


( Amiral Robert)

Encore aujourd'hui, les antillais (jeunes comme vieux) parlent de cette période spéciale comme d'un souvenir douloureux de l'histoire dont les plus anciens ont tenté d'oublier. Oui, " lavi an tan sorin " ( la vie au temps du Gouverneur Sorin) " lavi an tan Robè" ( la vie au temps de l'Amérial Robè) fut très difficile, puisque ce fut une période d'auto-suffisance, la censure était accompagnée par un fort rationnement des denrées de première nécessité à destination de la population qui devait redoubler d'ingéniosité pour produire tout par eux-même. Craignant un retour de la société archaïque, patriarcal, esclavagiste, raciste et la perte de leur statut de citoyen ( comme ce fut le cas en 1802), mais surtout lassés des difficultés du quotidien, une opposition commence à s'organiser au sein des civils. Elle commença d'abord par les intellectuels et les journalistes locaux qui grâce leurs plumes acérées critiquaient le régime vichyste et son représentant au niveau local, l'Amiral Robert. Des articles critiques furent publiés dans la revue Tropiques dirigée par Aimé Césaire et sa femme. Se joignirent à eux, des écrivains, des artistes peintres, des chanteurs locaux qui appelèrent à la résistance. Beaucoup de guadeloupéens, de martiniquais et de guyanais joignirent les actes aux mots. Ils décidèrent tout simplement de quitter la colonie pour rallier l'Europe afin de prendre part aux violents combats.


La dissidence ou la perpétuation de la tradition du marronnage :


Rejoindre les troupes de la France Libre relevait d'un véritable périple pour ces jeunes hommes (et quelques jeunes femmes) animés de cette volonté de défendre la liberté. Le début de l'aventure consistait à aller dans les îles anglophones voisines de la Dominique, de Sainte-Lucie ( pour la Guadeloupe et la Martinique), Trinidad & Tobago pour les guyanais. Puis, traverser les canaux séparant les îles françaises des territoires britanniques n'est pas une mince affaire.